JOUR 213 - Victoria et les Staveney, Doris Lessing

JOUR 213 - Victoria et les Staveney, Doris Lessing

Résumé « Victoria a neuf ans lorsqu’elle pénètre pour la première fois dans l’univers luxueux des Staveney, une riche famille banche de Londres. Pour cette petite fille noire issue d’un milieu modeste, c’est un choc. »

Je ne réécris ici que les premières lignes de la quatrième de couverture - les suivantes, à mon sens, en disent beaucoup. Tout ce qu’on peut dire, c’est que cette seule nuit aura des conséquences qu’elle n’imagine pas sur sa vie.

« Une vérité monstrueuse semblait tenter de se frayer un chemin dans l’esprit déjà surmené de Victoria. Elle avait l’impression qu’Edward prétendait que leur logement ne se limitait pas à cette pièce. Victoria dormait sur un canapé-lit dans le salon de sa tante. Elle ne pouvait admettre ce qu’elle venait d’entendre. C’était impossible. Se réfugiant dans le fauteuil doux comme un câlin, elle se mit à sucer son pouce, bien qu’elle se répétât qu’elle n’était pas un bébé et devait arrêter tout de suite. »

Cette expérience va, entre autres, la faire rêver d’une chose qui lui paraissait inimaginable : un lieu à elle. La fameuse Chambre à soi de Virginia Woolf.

« Quant à elle, cette nuit avait été comme une porte ouvrant sur des perspectives et des espaces dont elle n’avait même pas imaginé l’existence. « Je veux une chambre à moi, se dit-elle. Je veux un lieu à moi. » »

Très court roman, dont le récit va constamment à l’essentiel. Le rythme de l’écriture donne le sentiment de vivre en accéléré la vie de Victoria, mélange de quelques portes entrouvertes et de beaucoup d’inéluctable. On a les mêmes visions qu’elles, les mêmes oeillères que l’enfant puis la jeune femme qu’elle devient. 

Les multiples personnages sont vus par le prisme de Victoria et on apprend à les connaître à mesure de son évolution. Même si on comprend des dynamiques très claires à l’oeuvre (dynamiques sociales, raciales, de genre), on ne tombe jamais dans la caricature. On comprend les mécanismes de pensée des personnages - leur mentalités sont le fruit de constructions idéologiques, historiques et individuelles. Des humains, complexes ; mais en ce qui concerne cette riche famille de Blancs plus ambiguë et moins innocente qu’elle voudrait le croire. 

« (…) Thomas, qui avait onze ans, tomba amoureux d’une chanteuse noire. Par la suite, il ne manqua aucune représentation des groupes ou des ballets noirs se produisant à Londres. Les tourments secrets de ses désirs adolescents eurent tous successivement pour objet de noires enchanteresses. Il répétait sans se cacher qu’il trouvait les peaux blanches insipides et aurait aimé naître noir. (…) Dans ses fantasmes, Thomas s’était vu mille fois monter ces marges avec une magnifique star ou starlette noire. »

L’histoire est celle d’une petite fille comme les autres, née noire dans un monde où le racisme est intégré à toutes les couches de la société. De quelle nature sont les chances qui lui sont offertes ? Quelle conscience peut-elle avoir de ce monde, de ses limites, de sa marge de manoeuvre ?

Féroce, marquant.

G.C.

Victoria et les Staveney, Doris Lessing. Traduit de l’anglais par Philippe Giraudon. Flammario 2010. Editeur original : HarperCollinsPublishers, 2008.

Doris Lessing, née le 22 octobre 1919 à Kerm anshah en Perse, elle a six ans quand sa famille s’installe en Rhodésie du Sud, l’actuelle Zimbabwe, alors colonie britannique. Pensionnaire d’un institut catholique tenu par des religieuses qu’elle supporte mal, elle quitte définitivement l’école à quinze ans, travaille en tant que jeune fille au pair puis comme standardiste. En 1938, elle commence à écrire des romans tout en exerçant plusieurs empois pour gagner sa vie. En 1950, elle publie Vaincue par la brousse, puis cinq ouvrages d’inspiration autobiographique, publiés entre 1952 et 1969 ont regroupés sous le titre Les enfants de la violence. Prolixe et éclectique, elle apparaît comme témoin privilégié de son temps. Autrice d’une quarantaine d’ouvrages traduits et primés dans le monde entier, elle a reçu le prix Nobel de littérature en 2007.

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