JOUR 209 - La légèreté, Catherine Meurisse

JOUR 209 - La légèreté, Catherine Meurisse

« Dessinatrice à Charlie Hebdo depuis plus de dix ans, Catherine Meurisse a vécu le 7 janvier 2015 comme une tragédie personnelle, dans laquelle elle a perdu des amis, des mentors, le goût de dessiner, la légèreté.

Après la violence des faits, une nécessité lui est apparue : s'extirper du chaos et de l'aridité intellectuelle et esthétique qui ont suivi en cherchant leur opposé – la beauté.

Afin de trouver l'apaisement, elle consigne les moments d'émotion vécus après l'attentat sur le chemin de l'océan, du Louvre ou de la Villa Médicis, à Rome, entre autres lieux de renaissance. »

Le matin du 7 janvier 2015, Catherine Meurisse doit se rendre à Charlie Hebdo comme tous les jours depuis dix ans. Elle court pour rattraper son retard quand Luz l’appelle : ne monte pas, il y a une prise d’otage. 

L’album nous raconte les étapes dans le choc et la reconstruction qui lui suit. Le vide absolu, la panne d’inspiration ; l’envie de fuir ; la vie quotidienne impossible et bouleversée, compliquée de deux gardes du corps sur ses talons.

Dans une interview donnée pour CulturaBox, Catherine Meurisse raconte comment la nécessité du dessin a lentement ré-émergé comme moyen survie :  "Au début, je me suis dit que je ne dessinerais plus. Que j'arrêterais. Mais en fait le dessin ne m'a jamais totalement quittée. D'abord il y a eu les dessins que j'ai fait pour le journal des survivants, celui qui a suivi le massacre. Des dessins appauvris, amaigris, difficile à coucher sur le papier. Mais le dessin est resté comme un réflexe de survie", poursuit-elle, “et j'ai réalisé que c'était le dessin qui pourrait me redonner la légèreté. Qu'il fallait me nourrir esthétiquement pour nourrir mon imaginaire, qui était bloqué, pour pouvoir recommencer à dessiner”.

Sa quête de fuite la mène sur les lieux où elle espère, après l’attentat, après le traumatisme, commencer à se reconstruire en retrouvant le sentiment de la beauté. À Cabourg sur les traces de Proust qu’elle adore ; et à la Villa Médicis à Rome où elle espère ressentir un « syndrome de Stendhal » : la beauté des oeuvres d’art qui vous prend et vous plonge dans un vertige. 

« Je suis en quête du syndrome de Stendhal, seul capable à mes yeux d’annuler le syndrome du 7 janvier. Accordez-moi l’asile, s’il vous plaît, c’est une question de vie ou de mort.»

Les planches sont magnifiques. Elles oscillent entre l’expressivité efficace du dessin de presse, où les personnages prennent toute la place ; et l’étal de couleurs et de détails d’un paysage ou d’une oeuvre qui soudain envahissent l’espace. Le personnage, petit, perché sur un rocher face à la mer ou perdu dans la contemplation d’une oeuvre, nous restitue l’expérience qui fait l’objet de la quête : celle de se sentir absorbé.e par une beauté plus grande que nous et grâce à laquelle retrouver un peu de légèreté. 

L’alternance entre ces styles graphiques créé le chemin émotionnel pour le/la lecteur.trice ; chemin bouleversant, où on rigole parfois avec elle ; où on ne peut que la suivre dans les chemins qui mènent - peut-être - vers le début d’une reconstruction. 

Je me souviens avoir été frappée par l’expérience esthétique de l’album. Il y a une grande diversité graphique ; des éclats de couleurs somptueux. À travers les dessins de Catherine Meurisse, je me suis dit : c’est beau. Ce qui fait qu’on la comprend : que ce soit beau ne résout rien, ne répare rien d’un coup de baguette magique. Pourtant, on vit en la lisant quelque chose qui n’est pas le malheur ; et ce n’est pas anodin. 

Rétrospectivement, cette quête me fait penser à l’essai de Simone Weil sur La Personne et le sacré ; dans un passage, elle évoque les remèdes au mal que sont la justice, la vérité et la beauté. L’idéal est de prévenir le mal ; mais pour une âme qui a souffert, le remède passe par la mise en contact avec « du bien parfaitement pur » - or la beauté et l’une des manifestations de ce bien pur :

« Préserver la justice, protéger les hommes de tout mal, c’est d’abord empêcher qu’on leur fasse du mal. Pour ceux à qui on a fait du mal, c’est effacer les conséquences matérielles, mettre les victimes dans une situation où la blessure, si elle n’a pas percé trop profondément, soit guérie naturellement par le bien-être. Mais pour ceux chez qui la blessure a déchiré toute l’âme, c’est en plus et avant tout calmer la soif en leur donnant à boire du bien parfaitement pur. »

G.C.

La Légèreté, Catherine Meurisse. Dargaud, 2016. 

Catherine Meurisse est née en 1980. Après un cursus de lettres modernes, elle poursuit ses études à Paris, à l'École nationale supérieure des arts graphiques (école Estienne), puis à l'École nationale supérieure des arts décoratifs. En 2005, elle rejoint l'équipe de ‘Charlie Hebdo’. Elle dessine également pour des magazines et des quotidiens, comme ‘Libération’, ‘Marianne’, ‘Les Échos’, ‘Causette’, ‘Télérama’, ‘L'Obs’… et illustre des livres jeunesse. Elle signe plusieurs bandes dessinées, parmi lesquelles Mes hommes de lettres (éditions Sarbacane), Savoir-vivre ou mourir (éditions Les Échappées), Le Pont des arts (éditions Sarbacane), Moderne Olympia (éditions Futuropolis), Drôles de femmes (Dargaud), La Légèreté (Dargaud), paru en 2016. 

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