JOUR 205 - Le Goût de l’immortalité, Catherine Dufour

JOUR 205 - Le Goût de l’immortalité, Catherine Dufour

Dans le 5ème arrondissement de Paris a ouvert une nouvelle librairie, entièrement dédiée à la littérature de l’imaginaire : Le Nuage vert. Attirée par la vitrine (entièrement composée de livres à la couvertures violettes), je suis rentrée pour ne ressortir qu’avec une demi-douzaines de conseils alléchants en tête, dont Le Goût de l’immortalité que j’ai embarqué sans attendre.

Ravie d’avoir découvert cette librairie fourmillante de conseils - photo tirée de leur page FB :)

Le résumé : Mandchourie, en l’an 2213 : la ville de Ha Rebin dresse des tours de huit kilomètres de haut dans un ciel jaune de pollution. Dans les caves grouille la multitude des damnés de la société, les suburbains. Une maladie qu’on croyait éradiquée réapparaît. Cmatic est chargé par une transnationale d’enquêter sur trois cas. Une adolescente étrange le conduira à travers l’enfer d’un monde déliquescent, vers ce qui pourrait être un rêve d’immortalité. Mais vaut-il la peine d’être immortel sur une Terre en perdition ?

Une narratrice s’adresse sur un ton mi-badin mi-sérieux à un interlocuteur qu’elle n’a jamais vu. Plutôt que de se rencontrer IRL, elle lui promet ses mémoires par écrits. Elle ne lui promet pas toute la vérité ; juste ce qu’elle peut, et autant que possible des récits basés sur des documents réels ; mais il ne pourra jamais être totalement sûr de sa version de l’histoire. Par conséquent, nous non plus. Cette narratrice a vécu longtemps, trop longtemps même par rapport à une époque où la médecine a semble-t-il fait faire des bonds à l’espérance de vie. La question du rapport au temps et à la mort sera un fil rouge, interrogé de manières très différentes selon les passages, du récit :

« L’éveil de cmatic aux dures réalités de la mort est un jeu de piste que je n’en finis pas de parcourir. Cet homme d’une banalité qui confinait au symbole approche de sa propre fin avec une conscience que j’envie. Je ne dis pas qu’il m’a, par une attitude remarquable, ouvert une porte quelconque sur l’acceptation de notre mortelle condition : la seule chose en lui qui, durant sa lente agonie, l’a disputé à la terreur est le point d’interrogation. »

Compliqué à résumer de par les niveaux de narration, les ellipses, les différentes temporalités, c’est un univers qui m’a happée par sa complexité et son style dès les premières pages. On est en Chine, on parle de code génétique modifiable à souhait ; une sorcière africaine officie sur le palier tandis que des jardins miniatures sont entretenus tant bien que mal par une vieille dame au quarantième et quelque étage d’une tour improbablement haute. 

J’aime qu’on me plonge au coeur d’un univers sans m’en expliquer d’emblée tous les tenants et aboutissants, faisant des références à des éléments, institutions, technologies… dont je ne comprendrai peut-être la pleine signification que dans six chapitres (voire, pas). Ici, l’équilibre est fin : la narratrice prendra le temps, parfois, d’expliquer certains éléments de son passé (qui reste de plusieurs siècles notre futur) pour le rendre compréhensible à son interlocuteur au présent. Mais les réalités temporelles en question sont tellement éloignées de nous qu’il demeure toujours une part de références implicites entre eux.

« Les univers personnels de l’époque étaient à ceux d’aujourd’hui ce qu’un dorade est à un symbiote, mais des gosses pas plus bêtes que nous se sont contentés de soldats mécaniques et de poupées parlantes pendant des siècles. Ces u.p. De fortune se fabriquaient à la main à partir d’un noyau qui générait de la 3d, du son et parfois quelques impulsions sensitives. (…) C’est en assemblant cette fragile pagode de cyber songes que j’ai développé mon talent pour l’arnaque. »

On se balade dans sa bulle virtuelle ou on se connecte au Réseau ; les moustiques sont encore dignes de fascination et les affections humaines un triste lambeau de vie dans une société qui semble en déliquescence jusqu’à la moelle. Pourtant, on croise toujours des humains qu’on a envie de connaître ; et les endroits où ils mettent leur faculté de résistance nous indiquent en creux ce contre quoi ils doivent lutter.

« Cette femme, discrète dans ses relation avec les autres, n’admettait aucune souplesse dans sa relation à elle-même. Elle portait fièrement un doigt tordu par une arthrose d’une autre âge. Ses hanches étaient entièrement protégées, mais la voussure de son dos indiquait qu’elle ne suivait pas de programme hormonal post-ménopause. Pourtant elle était soigneuse, et je n’ai jamais vu une mèche dépasser de son chignon blanc. Simplement, elle portait ses quatre-vingts ans moins bien que d’autres leurs cent dix parce qu’elle refusait de refuser les ravages du temps. Quand je lui suggérais de relancer sa pigmentation capillaire Ou de porter des patchs pour réépaissir la peau, elle souriant doucement et disait, de sa voix râpée par l’accent de shantung :« Mon petit, on a l’âge de ses souvenirs.  » »

J’ai adoré le nombre de couches qui se superposent dans la construction de l’univers. Évolutions médicales, manipulations génétiques, dégradations écologiques, considérations géopolitiques qui relient notre présent à celui de la narratrice, changements linguistiques, mélange de sciences et de magie, rapports humains, donnent une richesse et une étrangeté crédible à ce futur.  

En matière d’expérience de lecture globale, le malaise qui s’installe rapidement ne m’a pas quittée et s’est amplifié de page en page. Tant de choses sont grinçantes, cyniques, au bord du désespoir que même les bulles préservées semblent trop fragiles pour être vraies. Plus on avance, plus on rentre dans les couches sombres de l’histoire. On le fait guidé.es par la narratrice qui a un sens certain de la mise en scène et de la dramatisation du récit. 

« Voulez-vous prendre avec moi le grand descendeur qui mène au monde du dessous ? Il le faudra bien si vous voulez connaître la seconde partie de mon histoire. »

Portée par le récit, j’ai grincé des dents aux passages les plus sombres et glauques, j’ai parfois été perdue dans les rouages de l’univers et de ses intrigues politiques ; j’ai été plusieurs fois surprise par des évolutions, revirements, révélations ; et je me souviendrai de l’expérience et de l’impression assez inclassables laissée par ce roman. 

Le meilleur résumé de cette impression, c’est peut-être cette phrase prononcée par la narratrice et qui donne une des clés de la construction du roman : « Raconter une histoire, c’est opposer des atmosphères. »

G.C.

Le Goût de l’immortalité, Catherine Dufour. Editions Mnémos, 2005. Le Livre de poche, 2007.

Catherine Dufour, née en 1966 à Paris, est une écrivaine française.

Elle écrit des romans et des nouvelles de fantasy, de science-fiction et de « littérature blanche » utilitaires. Elle est ingénieure en informatique et chroniqueuse au Monde Diplomatique. Le Goût de l’immortalité, paru en 2005, a collectionné les distinctions littéraires : Prix Rosny Aîné 2005, Bob Morane 2006, Grand Prix de l’Imaginaire 2007, Pris du lundi de la SF française 2007.

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