JOUR 203 - Qu’est-ce qu’une femme a besoin de savoir ? Adrienne Rich

JOUR 203 - Qu’est-ce qu’une femme a besoin de savoir ? Adrienne Rich

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En relisant cet essai que j’avais d’abord lu fin 2017, je me rends compte à quel point il a compté dans mon envie d’investir du temps à lire des oeuvres de femmes. Dans cette conférence en particulier, elle invite (enjoint) à questionner son éducation et utiliser ses privilèges de personne sachant lire, écrire et ayant bénéficié d’une formation pour continuer à s’auto-éduquer et aller chercher ce qu’on a « besoin de savoir ». Ce savoir nécessaire passe notamment par la connaissance de l’Histoire collective et individuelle des femmes, des femmes-penseurs, militantes, en lutte, du passé et du présent, de celles qui font entendre leur voix de par le monde. Face à la question du savoir, dans un contexte universitaire comme dans la vie, Adrienne Rich incite à être pleinement active et à revendiquer plutôt que recevoir un enseignement

Il s’agit donc du texte de la conférence d’ouverture prononcée par Adrienne Rich en 1979 à l’Université de femmes Smith College (Massachussets, États-Unis).

Sa question directrice est contenue dans le titre : que nous faut-il savoir, en tant que femme, pour devenir un individu complet, « une créature humaine consciente de soi et se définissant par elle-même ? »

Dressant une première ébauche de ce que les femmes auraient besoin de savoir - en un mot, leur Histoire -, Adrienne Rich montre comment le savoir établi, imprégné « largement, sinon entièrement, (de) l’idéologie de la suprématie masculine blanche » est incapable de leur fournir cela à leur époque.

« N’a-t-elle pas besoin d’un savoir de sa propre histoire, de son corps féminin qui a été tant politisé, du génie créatif des femmes du passé- les compétences, le savoir-faire, les techniques et les visions que les femmes d’autres temps et d’autres cultures possédaient, et comment on les a rendues anonymes, comment on les a censurées, interrompues, dévalorisées ? (…) n’a-t-elle pas besoin d’une analyse de sa condition, de connaître les penseurs-femmes du passé qui ont réfléchi là-dessus, de connaitre aussi les rébellions individuelles des femmes de par le vaste monde, ainsi que les mouvements organisés contre l’injustice économique et sociale, et comment on les a brisés et réduits au silence ? (…) »

Or, poursuit Adrienne Rich, l’enseignement majoritaire est teinté de la subjectivité masculine, largement aveugle à elle-même.

« Aujourd’hui - et je suis peinée d’avoir à dire cela, il n’y a pas d’université de femmes qui offre aux jeunes filles l’enseignement dont elles ont besoin pour survivre comme personnes complètes dans un monde qui refuse aux femmes leur intégrité (…) La croyance que le corpus du savoir établi - qui a si implacablement exclu les femmes de son élaboration - est « objectif » et « neutre du point de vue des valeurs », et que les Études féministes sont « non scientifiques », « partiales » et « idéologiques », a la vie dure. Pourtant le fait est que toute science, et tout savoir universitaire et toute forme d’art, sont idéologiques : il n’y a pas de neutralité dans la culture. »

Cela la conduit à évoquer trois notions, dont la conscience est comme l’axiome de ce que les étudiantes doivent savoir pour pouvoir ensuite acquérir par elle-même le savoir dont elles auront besoin. 

La conscience des significations individuelles et politiques de ces notions est ce qui leur permettra d’éviter des pièges et de choisir librement, en tant qu’individues et membres de la société, leur action et éthique de l’apprentissage. Il s’agit des concepts de privilège, de pouvoir et de femme-alibi.

Le privilège de l’éducation 

Évoquant la notion de privilège, la théoricienne évoque l’endroit d’où elle parle elle-même : en tant que « femme privilégiée par la classe et par la couleur de peau », aimée, et éduquée dans une grande Université. Pour autant, sa prise de conscience féministe a été le fruit d’un cheminement et d’une lutte de plusieurs décennies : et c’est du fait des chausse-trappes dans lesquels elle s’est elle-même trouvée qu’elle peut mettre en garde contre les pièges de ce que la société demande aux femmes d’être.  

Bien qu’elle-même privilégiée, pour les femmes, dit-elle « tout privilège est relatif ». Quels que soient les privilèges dont bénéficient les étudiantes auxquelles elle s’adresse, dit-elle, elles en partagent un en commun : celui de savoir lire et écrire ; et plus encore, celui de l’éducation. C’est ce dernier qui permettra aux femmes d’acquérir (par elle-même, de revendiquer) le savoir dont elles ont besoin :

« Outre le fait d’être « lettrées », vous avez le privilège d’avoir une formation et des outils qui peuvent vous permettre d’aller au-delà du contenu de votre enseignement, et de vous ré-éduquer par vous-mêmes - et ainsi de vous débarrasser, pourrions-nous dire, des messages faux transmis par votre éducation dans cette culture (…). »

La reformulation du pouvoir

La notion de privilège amène Adrienne Rich à celle de pouvoir, cruciale pour évoquer ensuite celle de femme-alibi. Car le pouvoir est associé à des connotations très lourdes, particulièrement du point de vue des femmes. Il est associé « à l’usage de la force, au viol, à l’accumulation des armes, à l’impitoyable accroissement de la richesse, l’accaparement des ressources, à l’idée du pouvoir qui n’agit que dans son propre intérêt, méprisant et exploitant les sans-pouvoir (…) ».

Or une des premières critiques qui fut formulée envers le féminisme consiste à dire qu’il « pousserait les femmes à se comporter comme les hommes », et donc à répéter ces schémas de pouvoir. Or, le féminisme radical incite au contraire à une redéfinition de l’essence même du pouvoir, qui « au lieu d’être quelque chose d’accaparé par quelques-unes seulement, circulerait au milieu de tous, partagé sous la forme de savoir, d’expertise, de prise de décision, d’accès aux outils (…) »

Le piège de la femme-alibi

C’est en ayant en tête cette notion d’une transformation des relations humaines et redéfinition du pouvoir qu’Adrienne Rich invite à éviter le piège du faux-pouvoir qui est tendu à la femme-alibi. Il s’agit du pouvoir que la société masculine confie à quelques femmes, pour légitimer ses propres structures de domination dans leur ensemble.

« Tel est le sens des femmes-alibis : ce pouvoir soustrait à la vaste majorité des femmes est offert à quelques-unes, si bien qu’il apparaît que toute femme « réellement qualifiée » pour accéder à des positions de dirigeante, au leadership, pour être reconnue et récompensée ; et en conséquence que la justice et le mérite règnent. On encourage la femme-alibi à se considérer elle-même comme différente de la plupart des autres femmes, comme possédant des talents exceptionnels, et à se séparer de la condition féminine générale (…) »

Or, ce système de l’alibi met l’individue qui y tombe dans des contradictions internes majeures : « tandis qu’il semble offrir à la femme-alibi comme individue les moyens de réaliser sa créativité et d’influencer le cours des événements, en exigeant d’elle certains types de comportement, un certain style, il travaille à brouiller sa vision d’exclue, qui pourrait être sa véritable source de pouvoir et de vision. »

La femme-alibi finit par renier toute femme qui ne lui ressemble pas, par la couleur, la classe sociale, l’orientation sexuelle… Et contribue à renforcer le système de domination générale.

Face à ce piège qui menace les femmes, notamment lorsqu’elles bénéficient de privilèges qui pourraient leur faire accéder à des postes de pouvoir, Adrienne Rich invite à se souvenir des slogans féministes des années 60 : « aucune femme n’est libérée tant que nous ne sommes pas toutes libérées. »  Il s’agit de ne pas se laisser berner ni par l’illusion d’être différente, ni par les promesses alléchantes du développement personnel, omniprésentes dans une société qui échoue pourtant à couvrir les besoins fondamentaux de tant de ses membres.  

En conclusion de son allocution, Adrienne Rich prend le contrepied de la tradition qui consiste à dire à la jeune génération qu’elle doit sauver le monde malgré les erreurs des générations précédentes. Au contraire, son message est de se construire à partir de la connaissance de cause de l’Histoire des femmes : 

« Tâchez d’être dignes de vos soeurs, qui vous ont précédées, prenez leçon de votre histoire, cherchez l’inspiration de vos ancêtres. Si cette histoire ne vous a été que mal contée, si vous ne la connaissez pas, alors faites usage du privilège qui est le vôtre quant à l’instruction pour vous en informer. (…) Apprenez à être dignes des femmes de toutes classes, de toutes cultures, de toutes époques, qui ont su agir autrement, qui ont parlé hardiment lorsque les femmes étaient moquées, huées et harcelées physiquement dès qu’elles parlaient en public (…) »

Et sa dernière phrase enjoint à faire de ce cheminement la démarche de toute une vie, bien au-delà des bancs de l’université : 

« Quelles que soient les professions où vous entrez, devenez savantes et expertes, mais souvenez-vous que la plus grande part de votre éducation doit être une auto-éducation, en apprenant les choses que les femmes ont besoin de savoir et en suscitant les voix que nous avons besoin d’entendre en nous-mêmes. »

G.C.

“Qu’est-ce qu’une femme a besoin de savoir ?” , in La contrainte à l’hétérosexualité et autres essais. Adrienne Rich. Traduit de l’anglais par Françoise Armengaud, Christine Delphy, Lisette Girouard et Emmanuelle Lesseps. Co-publication des éditions Mamamélis et Nouvelles Questions Féministes (NQF). 2010.

Adrienne Rich est née en 1929 à Baltimore dans le Maryland aux États-Unis et décédée en 2012. Elle a publié plus d’une vingtaine de recueils de poèmes. Elle a enseigné dans plusieurs universités des États-Unis. Théoricienne féministe et écrivaine engagée, elle est l’auteure de sept ouvrages d’essais.

Ella reçu un grand nombre de distinctions et prix, notamment le National Book Award en 1974 qu’elle refuse d’accepter pour elle-seule et partage avec les deux autres poétesses féministes nominées, Autre Lorde et Alice Walker. Pour des raisons politiques, elle a refusée en 1997 la National Medal for the Arts. Plus récemment, elle a reçu le National Book Foundation 2006 Medal for Distinguished Contribution to American Letters.

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