JOUR 202 - Revendiquer un enseignement digne de ce nom, Adrienne Rich

JOUR 202 - Revendiquer un enseignement digne de ce nom, Adrienne Rich

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Une chronique qui fait suite à ce post sur comment je suis tombée sur les textes d’Adrienne Rich (de l’importance des bibliothèques, même éphémères !)

« Revendiquer un enseignement digne de ce nom » est une leçon inaugurale à destination d’un public d’étudiantes en Université de femmes. C’est une incitation liminaire à réfléchir à la manière d’aborder leurs études. Ce texte est publié en français dans le recueil La Contrainte à l'héterosexualité et autres essais. 

Le format du discours aux étudiantes est fait pour être inspirant : c’est la parole de quelqu’un qui a l’expérience du monde, de la société, de l’engagement ; auprès de personnes plus jeunes qui cherchent souvent encore quelle expérience avoir et comment l’aborder.

On y trouve en introduction et en thème filé cette injonction, qui me semble partagé par nombre d’enseignants, à être actif et non passif face au savoir

« (…) vous ne pouvez pas vous permettre de penser que vous êtes là pour recevoir un enseignement ; considérez-vous plutôt comme étant là pour le revendiquer. » Or il ne s’agit pas d’un conseil de bon du professeur qui s’inquiète d’avoir une classe intellectuellement avachie face à lui ; c’est un enjeu bien plus profond d’attitude face à la vie et à la pensée : « La différence est celle entre agir et subir, et pour les femmes, cela peut signifier littéralement la différence entre la vie et la mort. »

Cette injonction prend racine dans une conscience très marquée du contexte universitaire : ces étudiantes à qui Adrienne Rich s’adresse vont recevoir (revendiquer) un enseignement qui, bien que partiel et biaisé, se revendique comme universel. L’esprit critique est alors une ressource vitale.

« Ce que vous pouvez apprendre ici (et j’entends non seulement à Dougalss mais dans toute université), c’est la manière dont les hommes ont perçu et organisé leur expérience, leur histoire, leurs idées des relations sociales, du bien et du mal, de la maladie et de la santé, etc. Quand vous lisez, ou entendez parler, de « grands enjeux », de « textes majeurs », du « courant dominant de la pensée occidentale », vous entendez ce que les hommes, et par-dessus tout les hommes blancs dans leur subjectivité masculine, ont décidé qui était important. »

L’enjeu de l’étudiante au début de son année universitaire, pour Adrienne Rich, est considérable. Il s’agit rien moins que de« prendre vos responsabilités à l’égard de vous-mêmes ». Les aspects de cette responsabilité sont multiformes et considérables. Le premier piège à éviter, ce sont tous les modèles proposés aux femmes par la société, qui l’incitent à prendre soin de leurs relations aux autres avant de prendre leurs responsabilités envers elles-mêmes :

« On nous a proposé des modèles éthiques d’épouses et de mères pleines d’abnégation ; des modèles intellectuels de la dilettante brillante mais superficielle, qui ne s’engage jamais à fond, ou de la femme intelligente qui nie son intelligence afin de paraître plus « féminine, ou qui s’installe dans un silence passif même lorsqu’elle se trouve intérieurement en désaccord avec tout ce qui est dit autour d’elle. »

Loin de ces modèles, la responsabilité revendiquée par Adrienne Rich implique de « refuser de laisser les autres penser, parler et nommer les choses à votre place ; cela signifie apprendre à respecter votre cerveau et vos instincts et à vous en servir. »

Cela implique aussi « le refus de brader vos talents et vos aspirations simplement pour éviter le conflit et la confrontation. »

Et cela signifie « que nous devons insister pour vivre une vie de travail et de travail intéressant, et insister pour que ce travail ait autant de sens dans nos vies que l’amour et l’amitié. Cela signifie, en conséquence, le courage d’être « différentes » ; de ne pas être en permanence disponibles pour les autres alors que nous avons besoin de temps pour nous-mêmes et pour notre travail (…) »

Enfin, cela « signifie rechercher la critique, reconnaître que la chose la plus positive que quelqu’un puisse faire pour vous est d’exiger que vous vous poussiez le plus loin possible, de vous montrer l’étendue de ce que vous pouvez faire. Cela signifie rejeter les attitudes du genre : « Laisse-toi vivre », « Pourquoi être aussi sérieuse ? », « Pourquoi-vous-en-faire-de-toute-façon-vous-allez-vous-marier. »

La proposition est d’une radicale responsabilité face à soi-même ; elle est celle de la plus grande exigence qui, face au constat des difficultés et du chemin à parcourir, est le plus sûr guide vers une vie qui fasse sens. C’est là la récompense au bout du chemin :

« La différence entre une vie vécue activement et une vie où on se laisse passivement entraîner à la dérive, dans la dispersion des énergies, est immense. Dès que nous commençons à nous sentir engagées envers notre propre vie, responsable devant nous-mêmes, c’en est fini de toute satisfaction de l’ancienne vie de passivité. »

En ce qui me concerne, c’est une perspective qui fait envie. 

G.C.

“Revendiquer un enseignement digne de ce nom”, in La contrainte à l’hétérosexualité et autres essais. Adrienne Rich. Traduit de l’anglais par Françoise Armengaud, Christine Delphy, Lisette Girouard et Emmanuelle Lesseps. Co-publication des éditions Mamamélis et Nouvelles Questions Féministes (NQF). 2010.

Adrienne Rich est née en 1929 à Baltimore dans le Maryland aux États-Unis et décédée en 2012. Elle a publié plus d’une vingtaine de recueils de poèmes. Elle a enseigné dans plusieurs universités des États-Unis. Théoricienne féministe et écrivaine engagée, elle est l’auteure de sept ouvrages d’essais.

Ella reçu un grand nombre de distinctions et prix, notamment le National Book Award en 1974 qu’elle refuse d’accepter pour elle-seule et partage avec les deux autres poétesses féministes nominées, Autre Lorde et Alice Walker. Pour des raisons politiques, elle a refusée en 1997 la National Medal for the Arts. Plus récemment, elle a reçu le National Book Foundation 2006 Medal for Distinguished Contribution to American Letters.

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