JOUR 188 - Boys, boys, boys, Joy Sorman

JOUR 188 - Boys, boys, boys, Joy Sorman

Trouvé hier soir en librairie, ce livre m’a attrapée par sa quatrième de couverture, ce paragraphe extrait du roman qui fonctionne presque comme une micro-nouvelle : 

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« Quand il m'a quittée pour une autre vous étiez toutes là pour me dire combien il ne me méritait pas, quand j'ai échoué à mes examens vous étiez toutes là pour me dire qu'un concours c'est aléatoire, quand j'ai négligé de m'inscrire sur les listes électorales vous étiez toutes là pour me dire qu'il n'y avait plus de différence entre la droite et la gauche, quand j'ai eu ma période chanson française vous étiez toutes là pour pleurer avec moi au karaoké sur des tubes de France Gall, quand j'ai porté des jupes sur des pantalons vous étiez toutes là pour me dire que ça affinait ma silhouette. Vous n'avez jamais voulu me faire de la peine, vous m'avez protégée parce que c'est ça le boulot des copines. Maintenant je veux qu'on me pète la gueule. »

L’histoire ? C’est le projet d’une fille née dans les années 70, qui après avoir goûté aux joies de l’amitié féminine au lycée, décide de s’immiscer dans les sociabilités masculines et leurs cercles de paroles pour se réinventer une manière d’être féministe.

« C’est une fille née dans les années soixante dix, qui a connu la gauche au pouvoir, la droite au pouvoir et qui entre temps est devenue adulte ; adulte ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’il est temps de choisir son sexe.  (…)

Présupposé : tu es une fille. Et maintenant qu’est-ce qu’on fait ? Tu pars ou tu restes ? »

Un livre très court dévoré en deux heures ce matin. Il percute, et m’a marquée plus comme un essai qu’un roman. À travers les yeux de la narratrice, c’est une analyse presque sociologique qui s’opère des modes de sociabilité masculine et féminine. 

Fascinée, attirée, repoussée, elle s’insère dans une bande d’étudiants puis jeunes actifs au rituel immuable : se retrouver dans un bar, boire trop, manger trop et parler, de tout - enfin de tout ce qui est politique - or, tout est politique.

« Ils parlent trop, ils sont fatigants ; mais les filles qui se taisent sont criminelles à l’égard de toutes les femmes. Ils parlent trop mais il en reste toujours quelque chose, ils parlent trop mais ils sont en vie, ils parlent trop mais parfois ils s’arrêtent pour embrasser une fille. »

Quant à elle ? Elle a beau vouloir s’extirper de son sexe, entourée de garçons elle redevient trop fille. Et s’insérer est plus difficile qu’anticipé : « On ne lui donne pas la parole, elle ne la prend pas. »

Jusqu’à la fatigue, jusqu’à retenter même ce à quoi elle avait tourné le dos : le dîner de filles.

« Le dîner de filles, c’est le privé, l’intime, c’est être à la maison, en chaussettes, sous la couette avec un bol de Ricoré ; les garçons incarnent la sphère publique. Le problème c’est que cette assignation réduit la part des filles à presque rien parce que le privé, c’est un leurre. Accepter le dîner de filles, c’est refuser le monde, c’est renoncer, c’est courber l’échine. Les paroles, sensées ou décisives, se prononcent en public, être pertinente ou concernée en privé ne vaut rien. Il s’agir de prendre la parole, il s’agit de le devoir à son sexe, à ses frustrations, à ses silences.

Donc là il y a urgence, il y a combat pas mort, il va falloir y aller : être une fille et confisquer la parole aux garçons, avoir des exigences théoriques fortes, parler haut, longtemps, et polémiquer, apporter au dossier les preuves de son intelligence puisqu’elle reste à démontrer. Et cesser de prendre un dessert à deux et de laisser la dernière bouchée. »

Entre les garçons qui parlent trop et les filles qui se taisent, la narratrice explore les modalités concrètes d’existence dans son sexe, hors de son sexe, en tant que personne au XXIème siècle. Comment être au monde et inventer sa vie intensément, comment être en société et comment être en couple ?


Le regard acéré, honnête, exigeant et en recherche de la narratrice tend un miroir grossissant à tout un type de sociabilité urbaine contemporain.

J’ai beaucoup aimé ; de ce texte dense et percutant on ressort avec une impression partagée sur l’existence et en même temps un sentiment d’urgence ; celui de mettre des gants de boxe, d’ouvrir sa gueule et de réfléchir fort, vite, et avec exigence.

G.C.

Boys, boys, boys, Joy Sorman. Editions Gallimard, 2007.

Joy Sorman est née en 1973. Boys, boys, boys est son premier livre.  En mars 2007, elle publie son deuxième livre, Du bruit, consacré au groupe de rap Suprême NTM. En octobre 2007 elle publie, toujours chez Gallimard, Femmes, pour un féminisme pragmatique, écrit en collaboration avec Gaëlle Bantegnie, Yamina Benahmed Daho et Stéphanie Vincent.

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