JOUR 187 - Manifeste Cyborg, Donna Haraway

JOUR 187 - Manifeste Cyborg, Donna Haraway

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Ce sera probablement une chronique en deux parties : #lecturedense (et aussi, allez savoir pourquoi, une chronique avec des hashtags). Et une chronique longue, qui se cherche un peu.

Contexte anecdoticauthentique de lecture 

J’aime les librairies. Oui, première nouvelle #surprise. Et parfois, j’aime encore plus les librairies des musées, voire celles des expositions temporaires. Lieux de découvertes supplémentaires, alors que l’on sort déjà d’un cheminement esthétique qui nous a proposé une vision du monde nouvelle, décalée.

Ce recueil d’essais de la chercheuse américaine Donna Haraway, je suis tombée dessus à l’issue de l’exposition du Grand Palais « Artistes et Robots ».  La couverture a tout fait pour me sauter dans l’oeil et ne plus en ressortir : bleue, avec ce gorille noir impressionnant soutenant ce titre aux consonances postmoderne « Manifeste cyborg ». Sous-titre : « Sciences - Fictions - Féminismes ». L’association, inattendue pour le profane, de ces concepts, ne manque pas d’avoir une persistence rétinienne et mentale. Bref, je lui ai tourné autour, et la curiosité a pris le pas au bout d’une demi-minute : je l’ai acheté.

Ici, je vais parler du premier essai uniquement, intitulé donc : « Manifeste Cyborg : science, technologie et féminisme socialiste à la fin du XXème siècle ». 

Ça fait un petit moment que j’ai pas touché à de la philo, alors il faudra me pardonner si j’ai ébouriffé la crinière de certains concepts / thèses. N’hésitez pas à ébouriffer la crinière de cette chronique en commentaire si vous connaissez mieux que moi Donna Haraway, j’en serai ravie. Ici, pour les besoins de la cause, je vais tâcher de faire… simple, voire, j’en ai peur, très simplifié. Je risque de perdre de la complexité de la pensée de l’autrice au passage : mais vous êtes tout autorisé à lire le livre et revenir me taper sur les doigts (ou taper sur votre clavier, plutôt) après.

Une fois n’est pas coutume d’ailleurs, je vous propose ce résumé made in Wikipédia, parce que la synthèse qu’il fait du propos me semble remarquablement claire. Point de départ seulement certes, mais qui a le mérite de lier les fils essentiels de l’essai :

« Le Manifeste critique la politique identitaire du féminisme traditionnel, basée sur une définition binaire et essentialiste du genre, et propose, comme alternative aux groupes identitaires, le regroupement par affinité. Il utilise la métaphore du cyborg pour exhorter les féministes à aller au-delà des limites du genre traditionnel, du féminisme et de la politique. »

Démarrer l’essai : la notion de dualisme en Occident 

Ce qui me semble être l’un des points de départ pour aborder cet essai et la notion de dualisme à l’occidental. Donna Haraway explique comment l’Occident s’est fondé sur des valeurs duales. Ainsi on trouve les couples suivants : humain/animal ; biologique/machine ; homme/femme ; esprit/corps. Organisés par couple, ces concepts sont hiérarchisés entre eux. L’un des deux pôles est « naturellement » dominant par rapport à l’autre (Jeu de l’été : je vous laisse retrouver lequel est censé être supérieur dans chaque cas). Les choses sont bien rangées, ce qui permet de se constituer une identité de manière simple.

Or, Donna Haraway souligne que des brèches ont été faites dans ces frontières, en trois moments.

- La première, c’est que « la frontière qui sépare l’humain de l’animal est presque complètement tombée. » :

« Quand ils n’ont pas été transformés en parc de loisirs, les derniers bastions de la spécificité ont été pollués : ni le langage, ni l’outil, ni le comportement social, ni ce qui se passe dans notre tête ne justifie plus de manière vraiment convaincante la séparation de l’humain et de l’animal. (…) Les mouvements de défense des droits des animaux ne proposent pas un déni irrationnel de la spécificité humaine ; ils reconnaissent avec lucidité la connexion qui s’établit au-delà de la vieille opposition entre nature et culture. »

- La deuxième atteint la distinction qui oppose l’humain-animal (l’organique) et la machine. » :

« Avec les machines de la fin du XXème siècle, les distinctions entre naturel et artificiel, corps et esprit, autodéveloppement et création externe, et tant d’autres qui permettaient d’opposer les organismes aux machines, sont devenues très vagues. Nos machines sont étrangement vivantes, et nous, nous sommes épouvantablement inertes. » (ce passage me fait penser à certains chapitres concernant notamment l’histoire de l’ordinateur biologique tels que racontée dans Biomimétisme)

- La troisième distinction concerne la frontière entre ce qui est physique et ce qui ne l’est pas. Avec la microélectronique, la miniaturisation, les machines passent dans l’ordre de l’invisible et de l’ubique. C’est ce qui les rend dangereuses.

« La miniaturisation s’est avérée avoir trait au pouvoir, small n’est plus si beautiful, le petit, celui que l’on trouve par exemple dans les missiles de croisière, apparaît maintenant prééminemment dangereux. (…)  Nos meilleures machines sont faites de soleil, toutes légères et propres car elles ne sont que signaux, ondes électromagnétiques, section du spectre. Elles sont éminemment portables, mobiles (…) Matériels et opaques, les gens sont loin de cette fluidité. Les cyborgs sont éther, quintessence.

C’est justement leur ubiquité et leur invisibilité, qui font des cyborgs ces machines meurtrières. Difficiles à voir matériellement, ils échappent aussi au regard politique. »

Le mythe du cyborg qu’élabore Donna Haraway a ainsi trait aux « frontières transgressées, (aux) puissantes fusions et (aux) dangereuses éventualités, sujets, parmi d’autres, d’une réflexion politique nécessaire que les progressistes pourraient mener. »

… et la suite à une prochaine partie ! 

G.C.

Le Manifeste Cyborg, Donna Haraway. Traduit de l’anglais par Nathalie Magnan. Date de publication originale : 1984.

Paru dans Manifeste cyborg et autres essais, Sciences - Fictions - Féminismes Donna Haraway. Anthologie, établie par Laurence Allard, Delphine Gardey et Nathalie Magnan. Editions Exil, 2007.

Donna Haraway est professeure au Department of History of Consciousness, à l'Université de Californie à Santa Cruz. Elle est l'une des personnalités qui ont façonné le champ de la théorie féministe et des sciences studies. Ses textes traduits en plus de 16 langues en font une auteure incontournable de la scène intellectuelle, penseuse de la postmodernité et des technosciences. La plus grande partie de son oeuvre est encore inédite en français.

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