JOUR 182 - Vernon Subutex tome 1, Virginie Despentes // Chronique de Claire Porcher

JOUR 182 - Vernon Subutex tome 1, Virginie Despentes // Chronique de Claire Porcher

[Message de service : Au début je voulais chroniquer King Kong Théorie, parce que cet ouvrage a changé ma vie. Mais je n’y suis pas arrivée : ça ne se raconte pas, ça se lit. Lisez-le vite.]

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Vernon Subutex, ancien disquaire, se fait expulser de son appartement après avoir perdu son travail et le contact avec la plupart de ses amis. A chaque nouveau chapitre de l’ouvrage, son errance le fait se retrouver chez une de ses connaissances, avec qui une relation d’amitié renaît, ou meurt. Parfois une nouvelle rencontre a lieu, parfois il faut fuir. Car Vernon Subutex possède un bien dont il ne soupçonne pas l’importance, et qui attire les convoitises. C’est donc une sorte d’enquête policière où la victime serait la dignité de quelqu’un qui a tout perdu et où le coupable serait connu d’emblée : la violence de classe, dans une société où les pauvres cherchent à enfoncer les très pauvres.

« Dans la copie du rapport que madame Bodard avait rédigé pour justifier sa radiation elle mentionnait des choses qu’il avait évoquées avec elle sur le mode du bavardage, comme dépenser de petites sommes d’argent pour aller voir les Stooges au Mans ou perdre cent euros au poker. En parcourant son dossier, avant de s’en faire pour le RSA qu’on lui retirait, il s’était senti terriblement embarrassé pour elle. La conseillère devait avoir trente ans. Elle gagnait quoi – combien ça gagne, une meuf comme ça –, deux mille brut ? Grand maximum. Mais les gens de cette génération avaient été élevés au rythme de la Voix dans la Maison des secrets : un monde dans lequel le téléphone pouvait sonner à n’importe quel moment pour te donner l’ordre de virer la moitié de tes collègues. »

Un roman brillamment construit et structuré, qui déroule une galerie de subjectivités qui démontre le talent absolu de Virginie Despentes pour nous faire entrer dans la peau et surtout dans la tête de ses personnages. Il faut le lire pour le croire, mais l’autrice parvient à nous faire aimer (sinon comprendre) tous ses personnages, même Xavier le connard de droite. Même Pascal le prolo qui ne sait pas aimer une femme sans lui taper dessus. Ce sont d’ailleurs les pages les plus justes que j’aie pu lire sur le sujet des violences conjugales. Elles prennent le point de vue de l’homme, et les justifications qu’il cherche à sa violence (évidemment fausses mais sans doute sincères) sont très intéressantes à lire.

Alors évidemment, Virginie Despentes n’écrit pas pour nous rassurer sur la condition humaine. Elle met un point d’honneur à soulever les conflits et les contradictions, à appuyer où ça fait mal, à montrer à ses lecteurs de la gauche molle que le fascisme n’est pas mort et qu’il nous tuera un jour où l’autre. En tant que femme, en lisant ce livre, on a plaisir à voir qu’elle met des mots sur des intuitions et des frustrations qu’on n’avait pas forcément intellectualisées. Un beau paragraphe sur le harcèlement de rue et le slut-shaming par exemple :

« Il faut une certaine dose d’arrogance pour remonter de Bastille à Oberkampf à pied, seule, en talons haut et jupe au-dessus du genou, passé onze heures du soir. Tous les connards sont de service. Les miliciens se sentent investis d’une mission : pourrir la vie aux filles seules dans les rues. (…) Elle aime les garçons, elle les aime avec pragmatisme, avec énergie, elle les aime de toute sa peau et de l’intérieur de son ventre. Mais elle aimerait, aussi, pouvoir en tuer quelques-uns. Qu’il y ait une licence – légitime défense. Vous êtes en bande, vous me suivez en me menaçant – je sors mon sabre et je décapite. Elle a l’habitude. Il faut du caractère pour être une chaudasse. Tu n’as le soutien de personne, sur cette terre. Ni des mecs avec qui tu traînes, ni des meufs qui sont tes copines, ni des mecs que tu ne suceras pas. »

Virginie Despentes n’a aucune patience pour le compromis, le juste milieu : ses personnages sont entiers, ancrés dans leurs convictions, de manière inquiétante parfois mais si réaliste en même temps. Son style littéraire s’y adapte, le vocabulaire est vulgaire, les phrases heurtées, le rythme saccadé. Evidemment cela finira mal, on s’en doute dès le début. C’est pourquoi il faut se dépêcher de lire le tome 2 après, qui constitue pratiquement un miroir du 1, et qui redonnera l’espoir nécessaire.

Claire Porcher

Vernon Subutex, Tome 1, Virginie Despentes. Editions Grasset, 2015. 

Virginie Despentes est l’auteur, notamment, de Baise-moi (1993, adapté au cinéma et coréalisé avec Coralie Trinh Thi), Les jolies choses (1998), Teen Spirit (2002), Bye bye Blondie (2004, adapté au cinéma par l’auteur), King Kong Théorie (2006), Apocalypse bébé (2010, prix Renaudot). Vernon Subutex est une série en trois tomes achevée en 2017.

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