JOUR 177 - Victor Hugo vient de mourir, Judith Perrignon

JOUR 177 - Victor Hugo vient de mourir, Judith Perrignon

Intuition géniale que celle de Judith Perrignon en écrivant ce roman : celle de raconter, à travers la mort du poète, tout le XIXème siècle. Son décès, le 22 mai 1885, en représente en effet un point d’orgue, un bilan, et en un certain sens une fin.

Sur les quinze jours qui mènent de son agonie à son cortège funéraire, on suit à la loupe les personnages qui entourent le grand homme. Le commissaire assigné au domicile du poète pour tenir informées les forces de l’ordre. Les petits-enfants que leur grand-père choyait. Le beau-fils renié. Les amis de toujours.

« Moi aussi je sens les souvenirs, en moi aussi la mort d’Hugo fait défiler les pus beaux et les plus douloureux moments, elle rouvre nos charniers, tous les tombeaux de nos révoltes et nos espoirs passés, elle rouvre mes plaies dont je sais bien qu’elles ne sont pas aussi profondes que les tiennes. »

Les paragraphes nouent l’intime et le politique. Les premières pages laissent parler la tristesse des proches, des enfants. Mais bien vite, la dimension politique de cet événement prend le pas.

« Ils héritent de bien et de poèmes chargés de son amour, mais le grand-père ne leur appartient plus, il va se faire manger, le pays réclame son corps et, ça tombe bien, dans un autre de ses testaments, il lui donne : Je laisse mon corps à la patrie.

Corps de roi, il le savait bien. »

Le poète a traversé tout le siècle, sa voix a mis des mots sur toutes les luttes. Ses prises de positions ont constitué une ligne de division autant que de rassemblement parmi le peuple français.

« Elle pèse lourd sur le cours de l’Histoire, sa volonté. Un mot de lui, un prêtre auprès de lui, et ce sont les Lumières qui s’éteignent, les dévotions qui se vengent, chacun le sent, le sait, chacun tire le mourant pour le faire tomber de son côté. »

Victor Hugo le poète, l’homme engagé, le député, appartient à la France, et chacun s’en empare à sa manière. Sa mort est un événement qui touche à la vie de tous, des ouvriers aux gouvernants, des socialistes aux conservateurs en passant par les anarchistes, ils trouvent tous en Victor Hugo un repère par rapport auquel se positionner. Aussi cette mort porte-t-elle réellement le potentiel d’un événement politique.

« Il les laisse seuls, face à l’impossible vérité de l’Histoire, face à eux-mêmes, poignée d’hommes marqués, embrouillés et emportés par les violences et les rêves du siècle écoulé. Seuls avec ce vieux dilemme du monde à changer, cette lancinante question de la radicalité et de la modération, ce besoin de troubles et de paix. Il était homme irrésolu qui fournissait les mots de la révolte, mais écrivait comme on recoud les hommes. Comment feront-ils ? »

L’Assemblée nationale vote pour le poète des funérailles nationales. Mais où faut-il l’enterrer ? Quel jour le cortège aura-t-il lieu ? Combien de personnes y viendront, et ne risque-t-on pas des débordements révolutionnaires à cette occasion ? Paris a encore en mémoire les jours sanglants de la Commune, quatorze ans plus tôt.

« La chasse aux anarchistes est un jeu étrange qui consiste à les faire plus nombreux et plus dangereux qu’ils ne le sont. Il faut que ça déborde, donner un coup de pouce aux événements pour justifier les pouvoirs et les moyens que demande la police. »

Avec une densité de propos remarquable, Judith Perrignon parvient à faire un roman, passionnant et en tension, de ce qui aurait pu tourner à l’essai d’historien.ne. La vision d’ensemble du XIXème siècle et les recherches historiques sont inextricablement intégrées aux personnages, réels mais reconstruits, qu’elle fait graviter autour de l’absence laissée par Hugo.

Un livre important, je pense, à lire aujourd’hui. Pas seulement parce que Victor Hugo et son décès font un magnifique sujet de roman. Mais aussi parce qu’ils présentent un troublant miroir à notre actualité. Il ne tient aucun discours direct, aucun jugement sur notre époque, mais tant d’éléments y font écho. La complexité de l’engagement, ses contradictions ; l’espoir et les désillusions des luttes sociales ; le rôle des mots dans l’évolution d’une société ; le rapport de l’art et de la politique ; l’instrumentalisation des morts ; les rapports de domination et d’oppression. Autant de thèmes traités avec puissance et subtilité.

Et la fin… La fin m’a donné la chair de poule.

G.C.

Victor Hugo vient de mourir, Judith Perrignon. L’Iconoclaste, 2015.

Judith Perrignon est journaliste et écrivain. Elle a notamment publié L’Intranquille, (L’Iconoclaste, 2009), écrit en collaboration avec Gérard Garouste, C’était mon frère… (L’Iconoclaste, 2006), Les Chagrins (Stock, 2010), LEs Faibles et les forts (Stock, 2013), et Victor Hugo vient de mourir (L’Iconoclaste, 2015) qui a remporté le prix Révélation de la SGDL, le prix Tour Montparnasse et a été sélectionné pour les prix Décembre, Renaudot et Femina.

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