Jour 16 - La Domination, Anna de Noailles

Jour 16 - La Domination, Anna de Noailles

Brillant délire, délire à lire que ce roman de 250 pages qui contient une âme et plusieurs destins. 

L’insupportable héros Armand Arnault, fait pâlir dans mon souvenir Le Vicomte de Valmont des Liaisons dangereuses. Il l’a fait paraître un peu tiède dans ses élans, un peu mièvre dans sa cruauté, un peu simple dans ses machinations.

« Les femmes, songeait-il quand il cédait à ses volontés et qu’elle en triomphait trop vite, les femmes sont des colombes attachées avec un long ruban ; elles se croient libres parce qu’elles n’ont pas été au bout du fil qui les tient » 

Pour moi, il a fait partie de ces livres page-turners ; non pas parce qu’il ménage un suspense insoutenable, mais parce que chaque phrase me donne envie de lire la suivante. Le style enivre l’histoire d’un lyrisme débordant et nous fait toucher du doigt la mélancolie d’un jeune homme ambitieux, antipathique et avide d’intensité.

« Et Antoine Arnault, empli d’amour, pleura. Il pleura sur ce qu’il sentait en lui de force, et de passion, et de bouillonnement, tandis que la molle nuit, indifférente, sous les arbres de l’avenue continuait sa douce course… »

Ce héros pétri d’ambition, de mélancolie et de cruauté est tout pénétré de sa conscience de lui-même et de son élan inextinguible de domination. On le suit dans ses découvertes du monde, ses conquêtes amoureuses, ses aspirations fulgurantes et ses succès sans satisfaction.

Je me suis laissée emporter par le flux de pensées du héros - la logorrhée verbale dont il s’enivre - avant de goûter la cassure brusque du style quand, d’une phrase sèche, la narration nous ramène sur terre - il est un jeune homme imbu de lui-même parmi d’autres. Le regard de l’autrice est toujours subtilement en décalage : première personne pour nous faire sentir l’esprit de son héros ; et troisième personne pour dévoiler un regard ironique sur ses défauts.

Tout nourri de héros antiques, de Byron, de Chateaubriand, de Raphaël, de Mozart, et de César pleurant devant la statue d’Alexandre, d’Othello et  de Desdémone et de la Marquise de Merteuil, Armand Arnault passe dans la vie comme dans un délire cruel et enflé de littérature. Trouvera-t-il âme à son âme ? Peut-il, de Paris à Venise en passant par les Flandres, rencontrer un délire qui, semblable au sien mais en sens inverse se précipiterait contre lui pour enfin le faire sentir être de ce monde ?

« Hélas ! Songeait-il, tout, dans cette ville coulante et molle, est également voluptueux ; il n’y a pas un moindre objet. Tout ondule et fait défaillir ! J’ai vu un bouquet de roses balancé sur le flot vert. J’ai vu des rideaux jaunes derrière une tête de jeune femme, dans une fenêtre léthargique. Je vois une ville qui se caresse et se mord jusqu’à ce qu’on ait avec elle la même crispation, le même délire, la même dionysiaque ardeur ! »

Finesse d’analyse, beauté du style, délice de l’ironie subtile, densité de la prose - pour les amateurs d’une certaine prose du XIXème siècle empreinte de lyrisme et romantisme, je le recommande absolument. D’ailleurs, ce n’est pas moi qui le dit : « Je suis encore tout ébloui de cette Domination… » a écrit Proust à Anna de Noailles.

La Domination, Anna de Noailles. Le Livre de Poche, 2017. Première publication 1905.

La comtesse Anna-Élisabeth de Noailles, née Bibesco Bassaraba de Brancovan, est une poétesse et une romancière française d'origine roumaine, née à Paris le 15 novembre 1876 et morte à Paris le 30 avril 1933. Au début du XXe siècle, son salon de l'avenue Hoche attire l'élite intellectuelle, littéraire et artistique de l'époque parmi lesquels Edmond Rostand, Paul Claudel, Colette, André Gide… En 1904, avec d'autres femmes, elle crée le prix « Vie Heureuse », qui deviendra en 1922 le prix Fémina, récompensant la meilleure œuvre française écrite en prose ou en poésie. Elle fut la première femme commandeur de la Légion d'honneur ; la première femme reçue à l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

G.C.

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