JOUR 159 - Les Contes de Terremer, Ursula Le Guin

JOUR 159 - Les Contes de Terremer, Ursula Le Guin

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De cet univers et de sa façon de le faire parcourir, j’aime la richesse et les secrets. Les contes distillent la connaissance sur la magie de ces contrées. On comprend, personnage après personnage, son étendue, ses limites, ses multiples formes ; sans que jamais le texte ne se fasse explicatif. Au coeur de toute histoire, Ursula Le Guin laisse régner un mystère.

« Chaque sort dépend de tous les autres, expliquait Haut-Dragon. Un mouvement de la moindre feuille agite toutes les feuilles de tous les arbres de toutes les îles de Terremer. Il existe un motif. C'est lui que tu dois chercher, c'est à lui que tu dois te référer. Rien ne se passe bien qui ne fasse partie du motif. Il n'y a de liberté qu'en son sein. »

Pour ceux touchés par l’Art, il faudra dans leur vie qu’ils soient nommés une seconde fois, par leurs aînés sorcières ou mages. C’est le vrai nom de celui qui détient la magie. Connaître le nom réel d’un mage confère un pouvoir sur celui-ci à qui le connaît. C’est par touches et approximations qu’on comprend la place de la magie dans ces sociétés, son évolution dans le temps et ses multiples formes. 

Les histoires racontées peuvent bien s’appeler « contes », elles n’évoquent pas les schémas connus de nos contes merveilleux. Plus complexes et déroutantes, elles font passer leur héros par plus d’étapes et ne délivrent pas une morale facile à emporter chez soi. Elles font sentir les forces vives à l’oeuvre dans des individus et des sociétés façonnées par le temps, les bonnes intentions, les actes de courage et les errements ou actes malveillants.

Chacune offre un prisme sur des questions de politique et de genre. Les contes nous font parcourir différentes époques d’un même univers. On y voit des pouvoirs tyranniques être grignotés, quoiqu’à peine, par des réseaux de résistance souterrains. On observe aussi l’oppression du genre féminin et son exclusion du champ des connaissances ou de pouvoir pour des raisons de « pureté ». Certaines histoires présentent des fonctionnements qui ressemblent à des allégories à peine voilées d’institutions ; à l’instar de cet école secrète de mages qui, avec le temps, incruste dans sa règle l’exclusion de toute femme parmi les élèves ou enseignants, au motif que les Mages doivent rester purs pour pratiquer leur Art. Jusqu’au jour où une femme, venue de nulle part ou presque, décide qu’elle doit s’y rendre pour apprendre qui elle est… 

«- Oui et souvent. Ne voir que des garçons et des hommes jour après jour, dans la Grande Maison et sur tout le domaine de l'école, savoir qu'un sort interdit aux femmes de la ville d'approcher des champs qui entourent le Tertre de Roke… Une fois par décennie, on admet une dame dans la cour extérieure pour une brève visite… Pourquoi ? Les femmes seraient-elles incapables d'apprendre ? Les maîtres en ont-ils peur, ont-ils peur qu'elles ne les corrompent, redoutent-ils que les admettre ne finisse par changer la règle à laquelle ils adhèrent… la pureté de cette règle… ?

- Les femmes peuvent être aussi chastes que les hommes, dit Libellule.

Elle avait conscience de se montrer brutale et directe là où il usait de subtilité et de délicatesse, mais elle ne connaissait aucun autre mode d'expression.”

 Leurs actes des héros et héroïnes, et leur portée, peuvent être minimes ou extraordinaires, ils sont toujours réintégrés dans une Histoire qui les englobe et les dépasse. C’est le sentiment que donnent ces contes présentés comme fragments de chroniques anciennes, ou entre chaque histoire a passé un temps indéterminé et créateur de changements. 

La densité des thématiques abordées et des niveaux de lecture donne envie d’une lecture lente et immersive, où il faut laisser son imagination et intelligence de lecteur.trice compléter les zones d’ombres et les non-dits. C’est faire confiance au pouvoir des mots pour créer un espace où ce qu’ils ne disent pas est plus magique et évocateur que ce qu’ils disent. Assez magique, quand on y pense !

G.C.

Les Contes de Terremer, Ursula K. Le Guin. Traduit de l’anglais par Pierre-Paul Durastanti. Editions Le Livre de Poche 2008.

Version originale : Tales from Earthsea, 2001.

Ursula K. Le Guin, née le 21 octobre 1929 à Berkeley en Californie et morte le 22 janvier 2018 à Portland en Oregon, est une écrivaine américaine de science-fiction et de fantasy. Elle écrit des romans, des nouvelles, des poèmes, des livres pour enfants et des essais. Elle est surtout connue à partir des années 1960 pour ses nouvelles et romans de fantasy et de science-fiction dans lesquels elle se distingue par son exploration des thèmes anarchistes, taoïstes, féministes, ethnologiques, psychologiques ou sociologiques.

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