Jour 15 - The Girls, Emma Cline

Jour 15 - The Girls, Emma Cline

« Pauvres filles. Le monde les engraisse des promesses d'amour. Elles en ont terriblement besoin et la plupart d'entre elles en auront si peu. Les chansons pop a l'eau de rose, les robes décrites dans les catalogues avec des mots comme « coucher de soleil » et « Paris». Puis on leur arrache leurs rêves de manière si violente : la main qui tire sur les boutons d'un jean, personne ne regarde l'homme qui crie après sa petite amie dans le bus. »

Malaise. Malaise, malaise prégnant à chaque page ou presque. C’est une belle lecture en dépit, ou plutôt du fait du malaise qu’elle instaure. Parce que l’autrice étudie une période de la vie, l’adolescence, où l’on se souvient à quel point on pouvait être perméable au malsain mal-compris, déguisé sous la forme du plus sain et plus aimant que tout.

Résumé : Evie Boyd, adolescente rêveuse et solitaire, vit au nord de la Californie à la fin des années 1960. Au début de l'été, elle aperçoit dans un parc un groupe de filles. Interpellée par leur liberté, elle se laisse rapidement hypnotiser par Suzanne et entraîner dans le cercle d'une secte - « Nous étions en train de bâtir une nouvelle société… Sans racisme, sans exclusion, sans hiérarchie. C’est ainsi qu’il présentait la chose, un amour plus profond… »  Elle ne s'aperçoit pas qu'elle s'approche à grands pas d'une violence impensable.

« Je sentais la haine durcir en moi et c'était presque agréable, tellement c'était énorme, pur et intense. »

Le roman met le doigt sur la langueur et l’ardeur d’un âge où l’on pense tout à l’aune de l’éternité ; mais aussi où les enfants se construisent et sont construits par la société en fonction de leur genre.

« Tout ce temps consacré à me préparer, à lire des articles qui m'apprenaient que la vie n'était en réalité qu'une salle d'attente, jusqu'à ce que quelqu'un vous remarque, les garçons l'avaient consacré à devenir eux-mêmes. »

J’ai aimé les moments presque sauvés. Ceux où l’on sent une solidarité tissée, volée, entre filles ou entre femmes et filles. Solidarité toujours trop vite coupée, interrompue, parfois volontairement sacrifiée.

« Mais nous avions d'autres choses en commun, Suzanne et moi, une faim particulière. Par moments, j'avais tellement envie qu'on me touche que j'étais écorchée par le désir. Je voyais la même chose chez Suzanne : elle retrouvait son énergie, tel un animal qui sent la nourriture, chaque fois que Russel approchait. »

L’analyse de petits détails et sentiments d’une vie à la fois innocente mais entraînée irrésistiblement dans un engrenage qui la dépasse donne parfois la nausée — mais parce qu’ils sonnent justes. Emma cline fait vivre à son lecteur l’expérience de l’engluement dans un moment qui, quoique bref à l’échelle d’une vie, s’étend comme s’étendent les rythmes trop lents des vacances d’été, jusqu’à s’ouvrir sur des brèches irréparables dans l’existence.

The Girls, Emma Cline. Traduit de l’anglais par Jean Esch. Éditions de la Table Ronde, 2016. Éditions 10/18, 2018.

Emma Cline est née en 1989 en Californie. En 2014, sa nouvelle Marion est récompensée du prix Plimpton Prize. Deux ans plus tard, elle publie son premier roman : il s’agit de. The Girls, aujourd’hui traduit en 34 langues.

G.C.

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