Jour 14 - Le rossignol se tait à l’aube, Elsa Triolet

Jour 14 - Le rossignol se tait à l’aube, Elsa Triolet

« Il leur restait à vivre les quelques mètres d’épilogue, une ou deux séquences encore inconnues comme la date, le lieu et les circonstances par quoi se terminerait l’histoire. »

Déconcertant. C’est le mot qui me serait venu en premier. Un groupe d’amis de longue date se retrouve au crépuscule de leur vie, alors qu’ils sont tous devenus vieux, alors que « les jeux étaient faits, tout était comme c’était, les biographies terminées, cuites, racontables. » C’est sous le regard de la narratrice, la seule femme du groupe, qu’on les voit évoluer alors que la nuit tombe et s’installe. Et peu à peu, on plonge dans la psyché de cette narratrice : lorsque le rossignol se met à chanter, le rêve-éveillé des souvenirs se mêle aux interactions nocturnes. Jusqu’à l’aube, peut-être.

Je découvre l’écriture d’Elsa Triolet par son dernier ouvrage, paru l’année de sa mort en 1970. La première chose qui marque, c’est son regard et son vécu de la vieillesse.

« Ils étaient assis dans les signes extérieurs de l’aisance. Confortables. Bien astiqués. Pas de cendres sur les revers. Bien propres. Des dents. Lorsqu’on distinguait un crâne, il luisait. Une peau de poule plumée, un peu jaune, un peu plissée chez les uns, parcheminée chez d’autres, rasée de près, eaudecolognisée. »

Rien de nostalgique ou romantique ; elle est presque goguenarde à analyser ses compagnons de (fin de) route avec leur histoire presque fixée et leurs volonté d’être quand même beau.  

« L’obscurité ne lui cachait rien, elle vit s’approcher d’elle quelques-unes de ces ombres, quelques croûtons de ce qui au petit matin de la vie avait été du bon pain frais sorti du four. »

L’écriture créé un hiatus entre la vieillesse qu’observe la narratrice et celle qu’elle vit. Pour elle-même, elle ne décrit pas les signes de la vieillesse, mais celle-ci se manifeste notamment dans les détails physiques qui font le contexte de la narratrice.

« Effondrée dans un fauteuil… Une douleur la prend aux épaules, les couvre d’une étole qui descend dans le dos jusqu’à la taille, les pans croisés sur la poitrine. Le coeur. Elle fouille dans son sac, elle tremble, un petit comprimé… le temps de le croquer et ça va s’arranger. Ça s’arrange dans un bonheur analgésique. Parfait ! » 

Physique, l’âge est aussi psychique. Aux premiers chants du rossignol, la narratrice bascule en effet dans un état de rêve où les souvenirs affleurent. Le texte passe en italique et le lecteur bascule dans une temporalité incertaine. Ils commencent comme des récits linéaires de souvenirs et se poursuivent avec l’insaisissable logique du rêve. Dans ces souvenirs, on croisera des compagnons de galère, des copains, un lieutenant dans un train, plusieurs cadavres.

« Depuis que la science s’en est mêlée, songeait la femme, l’homme privé de rêves s’en trouve profondément blessé, et lorsque le rossignol lança son premier trille, elle aussi partit docilement à la dérive du rêve »

On va et on revient comme un esprit qui s’égare entre le présent de la nuit et le passé devenu mélangé, incertain. Une question revient dans le discours de la narratrice : rejetée du public, ayant connu plusieurs hommes, a-t-elle ; est-elle aimée ?  

« - Et moi alors ? Est-ce que je ne t’ai pas aimée ?

- Non, puisque tu parles au passé. »

Elle parle pourtant de son mari, du poète : celui dont elle cite les vers sans jamais le nommer, Aragon.

« Ils n’étaient pas encore morts, ni elle, ni lui. Soudain, elle sut combien elle souhaitait que cela soit fait…

Comme c’est long de mourir une vie entière

Et comme le « poète » savait mettre en mots ce qu’il y avait en elle, ce qu’elle était. Attendre que cela vienne, ce que c’était donc long ! Le trac ! Comme avant un examen, ou une générale, une première. Être de l’autre côté. Elle n’en pouvait plus d’attendre mais ne savait comment abréger l’attente… »

(”Comme c’est long de mourir une vie entière” est un vers d’Aragon, tiré de ce qui fut son dernier recueil, paru en 1969 :  Les Chambres, poème du temps qui ne passe pas… et que j’ai maintenant très envie de lire aussi)

Un texte qui m’a obligée à ralentir la lecture, parfois pour savourer une formule, souvent pour vérifier que j’avais suivi. Il me donne au final l’impression d’un objet narratif unique, dont le code-source ne se révèle pas à une lecture rapide mais s’implante dans l’esprit au travers d’impressions et d’images. C’est un type d’expérience de lecture qui m’a rappelé celle de l’Inconsolé d’Ishiguro. Embarqué dans un cauchemar éveillé, le lecteur somnambule y avance avec le héros de page en page sans comprendre tout ce qui lui arrive. On est hébété d’être arrivé au bout, avec la vague conscience qu’il s’est passé quelque chose dont on ne pourra prendre la mesure qu’avec le temps. 

« Et si ce n’était pas vrai, si elle était en train de rêver cette nuit, ses anciens amis, le rossignol, le parc, les masses d’arbres et ces parfums?… Si tout cela, cette nuit, n’étaient que souvenirs devenus rêves ? »

Le Rossignol se tait à l’aube, Elsa Triolet. Gallimard,1970.

Elsa Triolet est née Ella Yourevna Kagan en 1896 à Moscou, dans une famille de l’intelligentsia juive russe. Enfant, elle est amie de Roman Jakobson et Viktor Chklovski ; elle rencontrera très jeune Pasternak, Maïakovski, Maxime Gorki… En 1919, elle épouse André Triolet et le suit à Tahiti avant de s’en séparer deux ans plus tard. Revenue en Europe, elle fréquente à Paris les « Montparnos ». Man Ray, Duchamp, Léger, Picabia comptent parmi ses amis. En 1928 elle rencontre Aragon. S’étant mariés en 1939, ils entrent dans la Résistance dans la zone Sud. Les nouvelles qu’elle continue à écrire pendant cette période seront réunies en un recueil publié aux Éditions de Minuit. Intitulé « Le premier accroc coûte 200 francs », le livre obtient le prix Goncourt en 1945 : elle est la première femme à l’obtenir. À partir de ce moment elle développera son activité d’écrivain et de promotion de la littérature. Le rossignol se tait à l’aube est publié en 1970, l’année de sa mort dans la propriété qu’elle possède avec Aragon.

G.C. 

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Jour 15 - The Girls, Emma Cline

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Jour 13 - Comme un morceau de nuit, découpé en son étoffe, Deborah Heissler // Chronique de NDB

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