JOUR 138 - Délivrances, Toni Morrison

JOUR 138 - Délivrances, Toni Morrison

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« T’es pas obligé de m’aimer, mais t’es sacrément obligé de me respecter. »

Un roman d’une densité et d’un sens de l’équilibre rares.

Une mère découvre avec stupeur et horreur sa fille à la naissance. Comment peut-elle avoir la peau si noire alors qu’elle-même l’a, comme sa mère, si claire ? Elle ne veut la toucher qu’avec précaution et une pointe de dégoût.

« Ce n’est pas ma faute. Donc vous ne pouvez pas cous en prendre à moi. LA cause, ce n’est pas moi et je n’ai aucune idée de la façon dont c’est arrivé. Il n’a pas fallu plus d’une heure après qu’ils l’avaient tirée d’entre mes jambes pour se rendre compte que quelque chose n’allait pas. Vraiment pas. Elle m’a fait peur, tellement elle était noire. Noire comme la nuit, noire comme le Soudan. Moi, je suis claire de peau, avec de beaux cheveux, ce qu’on appelle une mulâtre au teint blond et le père de Lula Ann aussi. Y a personne dans ma famille qui se rapproche de cette couleur. »

Elle songe déjà aux problèmes que cette enfant aura durant sa vie, comment il faudra lui apprendre à naviguer en tant que Noire dans un monde de Blancs.

« Je devais être stricte, très stricte. Il fallait que Lula Anna prenne à bien se tenir, à éviter de se faire remarquer et à ne pas causer de problèmes. Je me moque du nombre de fois qu’elle change de nom. Sa couleur est une croix qu’elle portera toujours. Mais ce n’est pas ma faute. Ce n’est pas ma faute. Ce n’est pas ma faute. Ça non. »

Ayant grandi, Lula Ann s’est renommée Bride. Elle est devenue une jeune femme accomplie : chef d’un département important dans une entreprise de cosmétique florissante, elle sait qu’elle est irrésistiblement belle. Pourtant quand son petit ami lui lance, au milieu d’une dispute : « T’es pas la femme que je veux » avant de la quitter, quelque chose change, bascule, en elle. Sa quête de compréhension l’emmènera loin, au sens propre comme figuré.

« C’est quand je me suis habillée pour prendre le volant que j’ai remarqué la première chose bizarre. Tous mes poils pubiens avaient disparu, jusqu’au dernier. Pas « disparu » comme dans « rasés » ou « épilés », mais « disparu » comme dans « effacés », comme s’ils n’avaient jamais tout d’abord été là. »

Si l’histoire principale est celle de Bride, chaque chapitre présente le point de vue d’une des personnes qui gravite autour d’elle. Des personnages qui se construisent en dépit, ou en à partir de, leurs propres souvenirs et traumatismes. Le récit est incroyablement tenu et dense. Chaque personnage tout en étant une individualité au parcours unique (et non un support de démonstration), apporte un éclairage différent sur les failles et tares systémiques d’une société tout en ne les y enfermant pas.

« Le Centre pénitentiaire pour femmes de Decagon, situé tout juste à l’extérieur de Norristown et détenu par une société privée, est vénéré par les habitants du coin en raison des emplois qu’il fournit : visiteurs de prison, gardiens, agents administratifs, employés de cafétéria, personnel des services de santé et surtout ouvriers du bâtiment qui réparent la route et les clôtures, et ajoutent une aile après l’autre afin que soit hébergée la foule croissante de créatures violentes et dépravées ayant commis des crimes féminins sanglants. Par bonheur pour l’État, le crime paye. »

Ce qui m’a frappée dans ce roman est combien Toni Morrison parvient à connecter chacun des éléments qu’elle introduit. Elle créé notamment un continuum entre les oppressions sociales systémiques et la liberté individuelle. Qui est responsable ? Qui peut juger ? Qui est victime et qui est bourreau ?

« Voyons, bébé, tu n’es pas responsable du mal que font les autres.

- Je sais, mais…

- Pas de « mais ». Corrige ce que tu peux et tire les leçons du reste.

- Je ne sais pas quoi corriger.

-  Mais si. Réfléchis. Quels que soient nos efforts pour ignorer la vérité, l’esprit la reconnaît toujours et veut de la clarté. »

Les personnages de Délivrances sont à la fois définis par des forces qui les dépassent et/ou des événements qu’ils n’arrivent pas à dépasser ; et à la fois farouchement libres. Leur marge de liberté est étroite, contrainte, compliquée, difficile à repérer dans l’obscurité chaotique d’existences amochées, mais elle existe, et les moments dans lesquels ils la trouvent et parviennent à s’en emparer ont une force et une beauté magiques.

« La partie de ciel qu’elle entrevoyait était un tapis sombre fait de couteaux étincelants pointés vers elle et brûlant d’être lancés. Elle avait le sentiment d’être blessée par l’univers : une conscience de forces malignes qui la transformaient d’aventurière courageuse en fugitive. »

Délivrances, Toni Morrison. Traduit de l’anglais par Christine Laferrière. Editions Christian Bourgois, 2015. Aussi aux éditions 10-18.

Toni Morrison est née en 1931 à Lorain (Ohio), dans une famille ouvrière de quatre enfants. Après L’Oeil le plus bleu, elle publie en 1977 Le Chant de Salomon, couronné par le Grand Prix de la critique, qui remporte un énorme succès. Dix ans plus tard, elle reçoit le prix Pulitzer pour son cinquième roman : Beloved. Parce que « son art romanesque, caractérisé par une puissante imagination et une riche expressivité, brosse un tableau vivant d’une face essentielle de la réalité américaine », l’Académie de Stockholm lui a décerné, le 7 octobre 1993, le prix Noble de littérature. Aujourd’hui retraitée de l’université de Princeton, Toni Morrison a été faite docteur honoris causa par l’université de Paris VII.

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