JOUR 137 - L’histoire de mes dents, Valeria Luiselli

JOUR 137 - L’histoire de mes dents, Valeria Luiselli


« À ma grande désillusion, on ne m’offrit que 2500 pesos pour la dent mélancolique de Borgès.» 

Rien que ce genre de phrases peut me faire tomber amoureuse d’un livre je pense. J’aime tout de ce genre de phrase - l’oralité émue, la référence à Borgès, le sens de l’absurde intrigant. 

Ici, tout est à l’avenant - une fantaisie géniale. Ode au langage ou plutôt aux histoires et la valeur qu’elles confèrent aux choses, ce roman joue avec les codes tout en racontant une histoire aussi inattendue et loufoque qu’attachante.

Voilà comment se présente le héros, Grandroute : 

« Je suis le meilleur commissaire-priseur au monde, mais personne ne le sait parce que je suis un homme du genre discret. Je m’appelle Gustavo Sanchez Sanchez, toutefois les gens m’appellent Grandroute, avec affection, je crois. Après deux rhums, je suis capable d’imiter Janis Joplin. Je sais interpréter les devises des fortune cookies chinois. Je peux faire tenir un oeuf droit, comme Christophe Colomb dans l’anecdote fameuse. Je sais compter jusqu’à huit en japonais : ichi, ni, san, soi, go, rock, sichi, hache. Je sais faire la planche. »

En moins de 160 pages, on a un délice de narration et de plaisir de langage. Les références littéraires ou artistiques sont irrévérencieusement détournées, l’oralité du personnage alterne avec les citations structuralistes, la vérité n’a pas de camp et c’est très bien, c’est la vie.

« Après tout, comme dit Quintilien, une hyperbolique n’est jamais qu’ « une fissure dans la relation entre le style et la réalité. » »    

Les allégories, les hyperboles, les ellipses (dé)structurent allègrement le récit et créent un héros plus large que vrai.

« Les vrais écrivains ne montrent jamais leurs dents. Les charlatans, en revanche, exhibent un sinistre sourire à pleins dents. Regardez bien. Trouvez des photos de tous les écrivains que vous respectez, et vous verrez que leurs dents demeurent en permanence un mystère occulte. »

G.C.

L’histoire de mes dents, Valeria Luiselli. Traduit de l’anglais par Nicolas Richard. Edition originale : 2015. Editions de l’Olivier pour l’édition en langue française, 2017.  

Valeria Luiselli est née en 1983 au Mexique et vit à New York. Elle a publié des essais et un roman, Des êtres sans gravité (Actes Sud, 2013). L’Histoire de mes dents a reçu un extraordinaire succès critique et public aux États-Unis (a reçu le Los Angeles Times Prize, le Azul Prize et a été finaliste du National Book Critic Circle Award) et a fait de son auteur l’un des écrivains les plus prometteurs de sa génération. En 2017, elle publie aux États-Unis Raconte-moi la fin, un essai consacré à son expérience d’interprète dans les tribunaux américains de l’immigration. Ce livre rencontre un très grand succès critique et public, et paraît en 2018 aux Éditions de l’Olivier dans la collection de non-fiction, « Les Feux ».  Valeria Luiselli vit dorénavant à Harlem et écrit en anglais.

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