JOUR 132 - Daring Greatly, Brené Brown

JOUR 132 - Daring Greatly, Brené Brown

(Les traductions de citations depuis l’anglais-américain dans cet article sont de l’autrice)  

Il y a quelques années, probablement lors d’un week-end de déprime, j’avais découvert, parmi de nombreux TED Talks, celui de Brené Brown. Il m’est resté en mémoire depuis lors. On sentait que l’oratrice s’était investie dans son sujet d’une manière personnelle, et qu’elle avait dû mener des luttes internes pour parvenir à s’en emparer pleinement, à le maîtriser, et à oser partager les fruits de son travail de cette manière. C’était le contraste entre la personne qu’elle racontait avoir été, celle qu’elle était sur scène et les valeurs qu’elle tirait de sa recherche qui attiraient l’attention ; ensuite, c’était le discours qu’elle portait qui résonnait. Être vulnérable, disait-elle en substance, loin d’être une faiblesse, requiert du courage. Il s’agit pourtant du chemin à emprunter pour mener une vie pleine et connectée aux autres (or, spoiler alert, nous en avons tous besoin sous peine de nous sentir très malheureux).

Chercheuse, Brené Brown a passé les vingt dernières années de sa vie à étudier la honte, le courage, la vulnérabilité et l’empathie. À cette fin, elle a mené, compilé, analysé et interprété des entretiens auprès de 1280 personnes. C’est une partie du résultat de cette recherche qu’elle synthétise dans Daring Greatly. Elle y mêle son expérience personnelle, assumant le « je » de la personne subjective là où l’écriture académique voudrait que la recherche demeure impersonnelle.

La vulnérabilité, écrit Brené Brown, « Ce n’est pas connaître la victoire ou la défaite, c’est comprendre la nécessité des deux ; c’est s’engager. C’est être entier. » La vulnérabilité, pour la chercheuse, est une manifestation de courage qui consiste à nous montrer ; à nous laisser voir tels que nous sommes. Faire preuve de vulnérabilité, c’est prendre un risque émotionnel dans un contexte d’incertitude : cela requiert du courage. L’incertitude quant au résultat est la raison pour laquelle cela ne peut être une stratégie à des fins de « réussite », mais bien un mode de vie en soi. Le degré de courage que nous mettons à oser être vulnérable est un facteur déterminant, pour Brené Brown, d’une vie entière.

La culture occidentale (américaine) contemporaine, explique Brené Brown, cultive un état d’esprit de la pénurie, de la peur de manquer. C’est la culture du « jamais assez » : d’argent, de temps, de sommeil, de sécurité, de travail, d’amour, d’attention, de considération, etc. Cette culture favoriserait la peur, le repli et la recherche de coupables. Or, après plus de dix ans passés à discuter avec ses concitoyens de ces sujets, la chercheuse estime que les gens en ont assez de vivre sur le mode de la peur. On a besoin de manifestations de courage authentique.

Brené Brown mène des réflexions nourrissantes sur les concepts de honte, d’embarras, de culpabilité et leurs effets sur notre psychologie et nos actions. Elle passe en revue les stratégies de défense que nous mettons en place pour nous protéger de la vulnérabilité, tels que :

- Se préparer au pire. S’imaginer des scénarios catastrophes lorsque nous sommes joyeux. Par exemple, déborder d’amour et de gratitude en regardant ses enfants dormir, et aussitôt s’imaginer qu’il peut leur arriver le pire. Apparemment, nombre de parents sont dans ce cas ; en général, on est beaucoup à pouvoir s’identifier à ce schéma qui consiste à imaginer le pire au moment même où tout va au mieux. C’est un scénario de défense qui consiste à tenter de se préparer à ce qui n’ira pas ; tandis qu’accepter la joie du moment présent représente la vraie vulnérabilité. Prendre la joie comme elle vient, ressentir de la gratitude et accepter de baisser la garde est aussi semble-t-il, et contrairement à cette habitude du scénario catastrophe, l’attitude qui nous rend le plus apte à la résilience dans les moments difficiles…

- être perfectionniste. Tenter de contrôler la perception que les autres ont de nous et de notre effort. Le perfectionnisme, écrit Brené Brown, n’est pas la quête de l’amélioration de soi : c’est la recherche de l’approbation des autres. Et loin d’être une clé du succès, « le perfectionnisme est corrélé avec de la dépression, de l’anxiété, de l’addiction et une paralysie dans la vie en général ou des opportunités manquées ». La solution contre le perfectionnisme tient à entreprendre ce trajet difficile de « Que vont en penser les gens ? » à « Je suis assez. » Cela commence avec la résilience à la honte, l’auto-compassion, et l’appropriation de sa propre histoire. « Pour affirmer les vérités de qui nous sommes et là d’où nous venons, de ce en quoi nous croyons, il faut vouloir se laisser respirer et apprécier la beauté de ses fêlures et imperfections. »

- S’auto-engourdir (numbing). Ce sont toutes les stratégies qui consistent à engourdir nos propres sentiments, notamment en plongeant dans une addiction, dure ou douce. Alcool et drogue ou travail, séries TV, nourriture… Tout ce qui nous permet de nous distraire de ce que nous ressentons vraiment.  « Atténuer la vulnérabilité est particulièrement handicapant parce que cela ne fait pas que diminuer la douleur de nos expériences difficiles ; atténuer la vulnérabilité amoindrit aussi nos expériences d’amour, de joie, de connexion, de créativité et d’empathie. On ne peut pas atténuer nos émotions de manière sélective. Atténuez l’obscurité et vous atténuez la lumière. »

D’autres stratégies moins répandues mais également présentes sont aussi énumérées : celle de la vision du monde qui partage les gens entre « vikings ou victimes » ; celle de l’exhibitionnisme émotionnel (le partage excessif parce que trop douloureux à garder pour soi, mais sans prise en compte de son interlocuteur) ; la procrastination ; le cynisme, le « cool » et la cruauté.  

Dans la suite de son ouvrage, Brené Brown analyse les ressorts d’une culture propice ou non à la vulnérabilité et en quoi celle-ci est cruciale à l’innovation et la créativité. J’aime particulièrement les passages dans lesquels elle évoque la difficulté du feedback (de la critique, au sens constructif). Lorsqu’elle est authentique, il s’agit d’une pratique difficile (inconfortable, vulnérable) pour celui qui la reçoit comme pour celui qui la donne. Elle propose un guide en dix points pour réaliser un feedback constructif : la ligne essentielle est qu’il s’agit d’être « du même côté de la table ». Non pas en confrontation ou en domination par rapport à la personne à qui on fait ce retour, mais bien du même côté, en position de compréhension, d’aide sincère et d’investissement partagé.

Une lecture motivante et qui entre en résonance avec des expériences quotidiennes, autant individuelles que collectives. J’aime toutes les lectures qui donnent du courage, ou plutôt donnent envie de faire preuve de courage : celle-ci en fait totalement partie.

Ce livre m’a par ailleurs complètement fait penser à l’autobiographie d’Amanda Palmer, The Art of Asking : j’ai mieux compris, en lisant Daring Greatly, pourquoi Amanda Palmer avait demandé à Brené Brown de préfacer son propre livre. La résonance entre les deux états d’esprit, les démarches, est frappante.

G.C.

V.O. Daring Greatly, Brené Brown. 

VF. Le pouvoir de la vulnérabilité, Brené Brown. Traduit de l’anglais par Catherine Vaudrey. Guy Trédaniel éditeur. 2014

Brené Brown, née le 18 novembre 1965 à San Antonio, au Texas (États-Unis), est professeur et chercheur en sciences humaines et sociales à l'University of Houston Graduate College of Social Work et conférencière renommée. Elle a remporté de nombreux prix d'enseignement, y compris l'Outstanding Faculty Award de l'université. Ses recherches portent sur la vulnérabilité, le courage, la valeur et la honte. Elle est l'auteur de plusieurs ouvrages sur ces sujets.

JOUR 133 - La Mare au diable, George Sand

JOUR 133 - La Mare au diable, George Sand

JOUR 123 - Journal de Berlin, Alona Kimhi

JOUR 123 - Journal de Berlin, Alona Kimhi