JOUR 120 - Handi-Gang, Cara Zina

JOUR 120 - Handi-Gang, Cara Zina

« Depuis toujours on nous méprise, on nous ignore : le monde appartient aux valides. Il va falloir désormais compter avec nous. Nous que vous ignorez, que vous contournez et évitez de regarder. Nous, handicapés polymorphes, autistes, sourds, aveugles, IMC ou à mobilité réduite, nous voulons plus de représentations dans les médias, le corps médical, la fonction publique et au gouvernement. Nous exigeons plus de considération et plus d’aménagements. Nous sommes une force vive et il ne faudrait pas l’oublier, sinon on pourrait bien tout faire péter ! » 
Premier communiqué de l’Handi-Gang.

Le ton est donné ! On suit une bande de lycéens, valides et invalides mais tous exaspérés par l’indifférence complète aux problèmes d’accessibilité qu’ils rencontrent au quotidien en France. Sam, le leader de la bande, en fauteuil roulant, est le seul élève handicapé de son lycée. Comme dans beaucoup d’institutions publiques, rien n’est pensé pour lui. Les travaux pour rendre la cantine accessible, s’ils ont été votés, n’avancent pas ; tout le monde se fiche de lui laisser la priorité pour l’ascenseur ou de savoir s’il doit faire un long détour pour atteindre ses salles de classe à défaut d’aménagements adéquats. Mais bon, la vie suit son cours, cahin-caha, entre Camille et Kévin, ses amis d’enfance et Djenna, sa mère ancienne prof devenue bloggeuse à temps plein et qui l’élève seule. 

Jusqu’au jour, un événement va être la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Ras le bol de demander poliment le respect de ses droits et de sa personne chacun dans son coin. Sam se réunit avec une bande pour décider de passer à l’action.

« - Il arrive un moment où on est trop en colère pour tendre la joue gauche ! 

- L’autre, “j’ai fait un rêve” là, continue Vincent, moi aussi j’en ai rêvé de l’accessibilité, mais je vois bien que la plupart des commerçants préfèrent payer des amendes que de se mettre aux normes, et encore, quand ils n’arrivent pas à obtenir une dérogation ! 

- Si on n’oblige pas les gens à voir que nous sommes là, conclut Paul, rien ne changera, jamais. 

Kevin signe : “Ils sont en colère, ils veulent faire la révolution”, et Joanes rigole avant de constater sur le visage de ses voisins que personne ne plaisante.”

On démarre sur le ton de la comédie avec le point de vue de la maman de Sam, Djenna, qui enchaîne les catastrophes avec un sens de l’auto-dérision bien campé. Dans un roman mené tambour battant, en alternant les points de vue de chapitre en chapitre, Cara Zina campe une galerie de personnages qui ont le point commun d’être, d’une manière ou d’une autre, exclus ou marginaux. Elle nous les présente en action, avec ce qu’il faut de background pour qu’on les comprenne et qu’on s’y attache rapidement. L’un est aveugle, plusieurs sont sourds, une autre encore autiste Asperger ; pour un autre, c’est sa petite soeur qui le lie à la cause, elle est retardée mentale. Quant à Camille, elle qui est valide, qu’est-ce qui la relie vraiment au groupe ? 

« Joanes Julian, avec ou sans batte de base-ball, est sourd profond, de naissance, comme ses parents. (…)

Dans leur jeunesse, ils ont découvert que, si en France on tentait à tout prix de faire parler les sourds et de les empêcher de communiquer entre eux, pour les intégrer de force à la population dominatne, aux États-Unis en revanche, leur communauté s’était érigée en représentante d’une culture parallèle. Ils ont alors dévoré Le Cri de la mouette, l’autobiographie d’Emmanuelle Laborit, qu’ils avaient admirée dans Les Enfants du silence, et le père a repris la photo et commencé à rêver d’une vie meilleure.

La loi Fabius de 1991 a reconnu la LSF comme une langue à part entière mais leur province n’a pas cessé de viser l’oralisation pour les sourds et l’apprentissage de métiers manuels enseignés par des professeurs entendants. » 

Les deux thématiques centrales sont d’une part la perception et la prise en compte des situations de handicap par la société (on ne s’attarde pas sur l’aspect médical du handicap, mais bien sur sa réception par la société) ; et d’autre part la question de l’engagement et de l’action directe. Former un groupe, jusqu’où aller, comment fédérer un mouvement, communiquer, qui intégrer ou exclure, comment définir les limites de sa cause. 

Les deux sont fils sont étroitement liés par la question incessante : comment changer les choses ? Interrogation menée avec brio et sens du rythme. C’est le roman d’un regard intense porté sur notre société, et notamment une frange d’entre elles qui a rarement voix médiatique au chapitre, et est encore plus rarement représentée de manière nuancée. Au-delà de la cause particulière de l’accessibilité, c’est une réflexion plus globale sur les modalités de la lutte citoyenne et politique qui est menée. Les mises en situations de dilemmes politiques et l’inclusion de nombreuses thématiques (racisme, féminisme, maltraitance, pauvreté, alcoolisme…) autant théoriques que pratiques, laissent la part à la complexité dans le discours.

« J’ai du mal à me concentrer sur le texte et Camille est obligée de hausser le ton pour me ramener à elle : 

- Même les sans-papiers ont droit à la CMU, pas les titulaires de l’AAH, faudrait le glisser ! 

À ces mots, Isaac lève la tête et réagit plus vite que moi : 

- T’as raison, on pourrait opposer les handicapés français aux valides étrangers et voir qui gagne aux yeux de l’opinion publique ! »

Sous couvert de roman, il s’agit de dresser un portrait vivant des conditions de vie des personnes handicapées en France aujourd’hui en évoquant les problèmes du quotidien, les attitudes des personnes valides - souvent désobligeantes, invisibilisantes, ou misérabilistes, l’inégalité des chances, la représentation médiatique… J’y ai lu un regard quasi-sociologique sur notre époque, et une intention citoyenne de sublimer un cri de colère sous la forme d’une fiction qui est en elle-même un manifeste. Cara Zina signe un livre qui offre la possibilité d’être une pierre vers la prise de conscience individuelle, elle-même premier pas vers un changement collectif. Trop rare, important. 

G.C.

Handi-Gang, Cara Zina. Editions Libertalia, 2017.

Cara Zina vit à Nancy, après de longues années passées à Lyon. Elle a publié Heureux les simples d’esprit en 2008 (Robert Laffont, édition poche en mai 2018 chez Libertalia). Sa plume est tantôt acérée, tantôt truculente, pleine d’autodérision. Dans ce nouveau récit, le héros est un adolescent handicapé qui vit seul avec sa mère. Avec sa bande de copains, valides ou non, il entreprend de régler le problème de l’accessibilité par l’action directe.

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