JOUR 118 - La personne et le sacré, Simone Weil

JOUR 118 - La personne et le sacré, Simone Weil

Un essai dense et accessible à la fois. En proposant de repenser l’articulation entre la personne et le sacré, Simone Weil interroge les rapports de l’individu à la collectivité, explore la question de l’indicible dans le malheur, le rôle de la l’attention pure, de beauté et de la justice ou encore le vrai sens à donner à un châtiment. C’est lumineux. De nombreuses réflexions concernant le rapport de force entre l’individu et les institutions (tribunaux) éclairent toujours notre actualité.

Qu’est-ce qui, dans l’humain, relève du sacré ? C’est la question que pose Simone Weil dans cet essai. L’enjeu de la question est majeur : ce qui est sacré, dans l’être humain, est ce qu’il faut protéger à tout prix. Le sacré de l’être humain doit être notre priorité, c’est ce qui devrait m’empêcher absolument de faire du mal à un autre être humain.

Or il y a eu erreur depuis la Révolution française selon Simone Weil, sur le lieu du sacré dans l’humain. C’est la notion de « personne » qu’on a investi de sacré, et qu’on a voulu protéger par le droit. Mais cette notion échoue à m’empêcher radicalement de faire du mal à un autre être humain. Si je crève un oeil à quelqu’un, il ou elle reste une personne, écrit Simone Weil : « Une fois aveugle, il sera une personne humaine exactement autant qu’avant. Je n’aurai pas du tout touché à la personne humaine en lui. Je n’aurai détruit que ses yeux. »

Ce qui est sacré dans l’être humain est au contraire ce qui relève de l’impersonnel ; et ce qui retiendrait ma main, « c’est de savoir que si quelqu’un lui crevait les yeux, il aurait l’âme déchirée par la pensée qu’on lui fait du mal. » Simone Weil décrit encore ce qui « s’attend invinciblement à ce qu’on lui fasse du bien et non du mal. C’est cela avant toute chose qui est sacré en tout être humain. Le bien est la seule source du sacré. » Si je porte atteinte physiquement à quelqu’un, j’agresse quelque chose de sacré en lui ou elle : la partie de l’âme qui s’attend à ce qu’on ne lui fasse pas de mal.

C’est cette partie de l’âme, enfantine, naïve, dit Simone Weil, qui est sacrée en chacun. Or cette partie de l’âme n’a presque aucun moyen de s’exprimer et est presque impossible à écouter. Il est de ce fait impossible que le droit, les droits de la personne protégés par les institutions et garantis par le tribunal, l’entende, la protège et lui rende justice. « Ni les personnalités ni les partis n’accordent jamais audience soit à la vérité soit au malheur ».

Pourquoi est-il impossible de l’écouter ? D’une part, cette partie de l’âme est presque sans voix ; et il est extrêmement difficile, dit Simone Weil, d’articuler son malheur. Il lui est insupportable de voir des malheureux tenter de formuler le début de leurs malheurs face à des juges et magistrats lettrés, éduqués, faisant de l’esprit et incapables d’écouter : « Le plus souvent, les paroles qui essaient de traduire (ce cri de l’âme) tombent complètement à faux.

Cela est d’autant moins évitable que ceux qui ont le plus souvent l’occasion de sentir qu’on leur fait du mal sont ceux qui savent le moins parler. Rien n’est plus affreux par exemple que de voir en correctionnelle un malheureux balbutier devant un magistrat qui fait en langage élégant de fines plaisanteries. »

L’autre raison pour laquelle il est extrêmement difficile d’entendre quelqu’un de malheureux est que la pensée répugne à être mise au contact du malheur, comme la chair vivante au contact de la chair morte dit-elle. Ecouter quelqu’un est se mettre à sa place le temps qu’il parle : pour l’âme qui écoute quelqu’un dans le malheur, cela revient à se détruire. Car le malheur « est autre chose que la souffrance. Le malheur est un mécanisme à broyer l’âme ; l’homme qui y est pris est comme un ouvrier happé par les dents d’une machine. Ce n’est plus qu’une chose déchirée et sanguignolente. »

De ce fait,  « Se mettre à place d’un être dont l’âme est mutilée par le malheur ou en danger imminent de l’être, c’est anéantir sa propre âme. C’est plus difficile que ne le serait le suicide à un enfant heureux de vivre. Ainsi les malheureux ne sont pas écoutés. »

Ce qui ne veut pas dire que c’est une chose impossible ; mais il faut une âme ayant déjà été touchée par la grâce pour y parvenir. Touchée par la grâce, c’est-à-dire qui a été au bout de son intelligence, a connu l’humiliation absolue, et a franchi sa propre limite : « Ce qui importe seul, c’est qu’étant arrivé au bout de sa propre intelligence, quelle qu’elle pût être, il soit passé au-delà. Un idiot de village est aussi proche de la vérité qu’un enfant prodige. L’un et l’autre en sont séparés seulement par une muraille. On n’entre pas dans la vérité Sansa voir passé à travers son propre anéantissement ; sans avoir séjourné longtemps dans un état d’extrême et totale humiliation. » 

Celui qui y parvient « est au-delà de ce que les hommes nomment intelligence, il est là où commence la sagesse. » L’être qui atteint cet état va « jusqu’au lieu où se cueille l’espèce d’attention qui seule permet d’être attentif à la vérité et au malheur. C’est la même pour les deux objets. C’est une attention intense, pure, sans mobile, gratuite, généreuse. Et cette attention est amour. »

Si l’institution ne peut rien pour l’âme qui connaît le malheur, qu’est-ce qui l’aidera ? Pour Simone Weil, le remède au mal tient en trois mots qui sont le bien absolu : la justice, la vérité et la beauté. « Préserver la justice, protéger les hommes de tout mal, c’est d’abord empêcher qu’on leur fasse du mal. Pour ceux à qui on a fait du mal, c’est effacer les conséquences matérielles, mettre les victimes dans une situation où la blessure, si elle n’a pas percé trop profondément, soit guérie naturellement par le bien-être. Mais pour ceux chez qui la blessure a déchiré toute l’âme, c’est en plus et avant tout calmer la soif en leur donnant à boire du bien parfaitement pur. »

Parvenir à cette attention qui nous permet d’écouter les malheureux, c’est avoir atteint la partie de l’être qui relève de l’impersonnel. Or ce passage ne peut se faire que dans la solitude : « Non seulement la solitude de fait, mais la solitude morale. Il ne s’accomplit jamais chez celui qui se pense lui-même comme membre d’une collectivité, comme partie d’un « nous » ».

Or, chacun de nous fait partie de la collectivité au même titre que le gramme fait partie du kilogramme. Comment alors préserver l’individu et sa possibilité de passage vers l’impersonnel alors que la collectivité l’englobe inévitablement et qu’elle pèse plus que lui ? Par la loi de l’équilibre. « La subordination de la personne au collectif est dans la nature des choses comme celle du gramme au kilogramme sur une balance. Mais une balance peut être telle que le kilogramme cède au gramme. Il suffit qu’un des bras soit plus de mille fois plus long que l’autre. La loi de l’équilibre l’emporte souverainement sur les inégalités de poids. Mais jamais le poids inférieur ne vaincra le poids supérieur sans une relation entre eux où soit cristallisée la loi de l’équilibre.

De même la personne ne peut être protégée contre le collectif, et la démocratie assurée, que par une cristallisation dans la vie publique du bien supérieur, qui est impersonnel et sans relation avec aucune forme politique. »

Le rôle de la société, des institutions, du droit, est ainsi de préserver pour la personne ses « fragiles possibilités de passage dans l’impersonnel ».

G.C.

La Personne et le sacré, Simone Weil. Editions Allia, 2018.

P.S. : si vous avez aimé cet article, ou ce livre, allez faire un tour du côté des écrits anti-colonialistes de Simone Weil ; et sur la question du passage du personnel à l’impersonnel et les conditions matérielles que cela nécessite, à lire aussi : la préface du recueil Rêves de femmes de Virginia Woolf

Née à Paris dans une famille juive agnostique, la philosophe  Simone Weil (1909-1943) fut une ardente militante de la cause ouvrière. Elle ira jusqu'à abandonner sa chaire de  professeur, au profit d'un travail en usine, avant de s'engager  contre Franco dans la guerre d'Espagne. 1938, tournant décisif : sa rencontre avec la figure du Christ. D'une santé fragile et éprouvée, elle meurt à 34 ans à Ashford  en Angleterre où elle avait rejoint la France Libre.  Ses ouvrages, La Condition ouvrière (1951), L'Enracinement (1949)  ou La Pesanteur et la Grâce (1947) ont été publiés à titre  posthume.

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