JOUR 117 - C’est toi ma maman ? Un drame comique, Alison Bechdel

JOUR 117 - C’est toi ma maman ? Un drame comique, Alison Bechdel

Cette bande-dessinée m’a demandé plus de temps à lire que je ne l’avais anticipé. D’une densité rare, je sens qu’elle me restera en tête plusieurs jours ; et probablement au-delà. Elle fait partie de ces terreaux fertiles dont l’esprit du.de la lecteur.trice disposé s’empare comme s’il avait faim. On lui parle de ses vies émotionnelles et mentales et il sait qu’elles sont beaucoup trop compliquées pour qu’il les affronte tout seul. Toute personne ayant ses failles relationnelles et psychiques qu’il ou elle ne regarde que de biais, sans oser forcément y faire face, sans savoir exactement comment leur faire face, pourra, il me semble, se sentir compris et réconforté par cette lecture.

J’ai lu ce livre sur le mode du transfert d’une analyse. Alison Bechdel entreprend l’archéologie de sa relation à sa mère en puisant dans ses souvenirs d’enfance, ses rêves, sa vie au moment de l’écriture, ses lectures et ses séances d’analyse. Elle partage des moments embarrassants, tristes, étranges, honteux. Elle partage des extraits de ses lectures. Transcrit les notes de ses conversations téléphoniques avec sa mère ; ou des lettres que son père avait envoyées à sa mère ; ou des passages de son propre journal intime.

On rentre de manière très spécifique dans sa propre vie et ses propres problématiques. L’acceptation ou non de son lesbianisme par sa mère. Le rapport à la création - faut-il écrire sur soi ? Les raisons de ses ruptures amoureuses. L’amour qu’elle porte à son analyste. Mais chaque détail est analysé et interprété. Ses lectures de Donald Winnocott, Alice Miller, Virginia Woolf ou encore Adrienne Rich éclairent presque chaque scène et pensée. C’est ainsi comme si le lecteur assistait à l’analyse en train de se faire par la bande-dessinée. Que l’on s’intéresse ou non à la psychanalyse, c’est ce qui rend la lecture si riche. La vie d’Alison Bechdel et les théories qu’elle intègre à ses planches se répondent l’une l’autre ; et ce qui pourrait paraître nombriliste touche à l’universel. En s’approchant autant de la spécificité de son intimité, elle espère, ainsi qu’elle cherche à l’exprimer à sa mère sur l’une des planches, atteindre au général. Et c’est ce qui a lieu. Il me semble difficile de ne pas trouver des échos à sa propre vie. Cela pourrait être au niveau des relations humaines (familiales, sentimentales), de nos réactions émotionnelles à celles-ci (frustration, espoirs déçus, attentes, incompréhension, gratitude, amour inconditionnel ?), de nos sentiments d’adéquation ou d’inadéquation au monde (sentiment d’échec ou d’imposture ; jalousie envers le succès d’autrui). …

La narration emporte dans un mouvement de va et vient permanent entre le passé et le présent, la théorie et le détail quotidien, le rêve et la réalité, l’émotion et l’interprétation. C’est dans ce mouvement qui semble un peu chaotique de prime abord qu’on discerne les fils sous-jacents, et surtout que s’ouvrent de nombreuses portes dont on se dit - intéressant… il faut que j’y médite.  

C’est le type de bande-dessinée d’autofiction dont on sent qu’elle a ressorti d’une nécessité intérieure. Et qu’elle a nécessité autant de travail que de courage. Dans une scène touchante, Alison Bechdel raconte qu’une des premières nouvelles qu’elle avait envoyée à une publication avait été refusée… d’une lettre de refus signée par Adrienne Rich, théoricienne féministe assumant publiquement son lesbianisme, et qu’elle admirait tant. La lettre lui enjoignait de ne pas baisser les bras, qu’il fallait encore du travail sur les thèmes abordés. L’autrice se morfondit alors de honte et de découragement. Je n’ai aucune idée de comment se sent Alison Bechdel aujourd’hui ; mais je lui suis reconnaissante d’avoir poursuivi.

G.C.

P.S. : si vous avez aimé ce livre, je pense que vous pourriez aussi aimer la bande-dessinée mi-hilarante mi-tragique Hyperbole d’Allie Brosh où elle traite notamment de la dépression d’une manière ludique et puissante ; ainsi que la La différence invisible, de Julie Dachez et Mademoiselle Caroline, qui traite du syndrome d’Asperger. Mais aussi du côté de Rêves de femmes, ce recueil de nouvelles de Virginia Woolf dont la préface est passionnante sur la question de la création, et notamment de l’écriture des femmes.

C’est toi ma maman ? Un drame comique, Alison Bechdel. Traduit de l’anglais par Lili Sztajn et Corinne Julve. Editions Denoël Graphic, 2013.

Publication originale, Are you my mother - A comic Drama. Publié aux USA par Houghton Mifflin Harcourt Publishing Company. 2012.

Alison Bechdel est une autrice de bande dessinée américaine, née le 10 septembre 1960 à Lock Haven, en Pennsylvanie. Petite fille, Alison Bechdel ne dessinait que des hommes, gênée par l’image stéréotypée des femmes dans la littérature de jeunesse. C’est en première année d’Université qu’elle se découvrit homosexuelle. Elle dessinait des histoires d'amour entre femmes dans son courrier privé à des amies, qui l’encouragèrent à envoyer ses planches à Womanews. Cette revue féministe de New York commença à publier la série Dykes to Watch Out For (Les Lesbiennes à suivre) dès 1983. À partir de 1990, grâce au succès de la série, Alison Bechdel put vivre uniquement de son travail de dessinatrice. Elle vit depuis dans le Vermont. En Dans l'épisode “The Rule” de Dykes to Watch Out for, elle crée ce qu'on appellera ensuite le “test de Bechdel”, qui permet l'évaluation de la présence féminine dans un film grâce à trois questions simples :

1. Y a-t-il au moins deux personnages féminins portant des noms ?

2. Ces deux femmes se parlent-elles ?

3. Leur conversation porte-t-elle sur un sujet autre qu'un personnage masculin ?

Ce pour quoi elle a également mon immense gratitude parce que c’est un test incroyablement efficace. 

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