JOUR 113 - Entre mes mains, Anne-Constance Vigier

JOUR 113 - Entre mes mains, Anne-Constance Vigier

Livre lu en deux heures une nuit - ce n’était pas l’idée du siècle, parce que ce n’est pas un feel-good book. Mais c’est bien écrit, bien construit, efficace. La narratrice est une brillante mathématicienne ; on la rencontre alors qu’elle a vingt-trois ans et qu’elle vient de rencontrer Sylvain, violoniste passionné de Bartok. Ils sont à la fin de leur premier week-end en amoureux qui ne s’est pas déroulé exactement comme prévu. Ça grince un peu aux entournures des sentiments et des conflits musicaux. 

« Toutes ces femmes sont plus heureuses que moi, me désolais-je en les observant les unes après les autres dans la file d’attente des W.-C. De la station-service, plus belles et plus heureuses, chair, seins et pattes-d’oie au coin de leurs yeux brillants, elles n’ont certainement pas eu à attendre d’avoir vingt-trois ans pour vivre leur première véritable expérience sexuelle, elles n’ont certainement pas eu à connaître ce fiasco, douleur, difficulté, et tout ce sang absurde. Mais je vais m’y faire, pensai-je encore, je dois m’y faire. (…) Puis, dans un étrange retour de tendresse : Sylvain est beau, très beau même. Et il a cet amour radical de la musique, une vraie chance pour moi qui ai toujours rêvé de vivre avec un artiste. Dans mon entre les pointes de dégoût semblaient pourtant s’entrechoquer à dessein, mes petits refus, pensai-je, mes petits stalactites amères qui ne fondraient jamais tout à fait. » 

Au chapitre suivant pourtant, on retrouve la narratrice en pleine contemplation de l’appartement qu’elle quitte pour emménager avec lui. Chaque chapitre, court et dense, se concentre sur un temps fort de leur relation, vue à travers le prisme des sentiments de la narratrice. Pourquoi les choses doivent-elles grincer aux moments où elles devraient être si belles ? Essaierait-elle de se convaincre que les choses vont mieux qu’elles ne sont ? On plonge avec elle dans un flux de pensée qui va au plus près des sentiments contradictoires, des petits mensonges à soi-même et des inattentions tragiques qui font dérailler une histoire. Comme si une pensée suffisamment acérée et positive pouvait polir les cailloux de la médiocrité pour en faire des diamants. Comme si un joueur de violon moyen pouvait tirer de son instrument les voix les plus magiques plutôt que des miauliques grincheuses par le seul pouvoir de son désir rêveur et conditionné. 

« Je posai alors ma main sur la cuisse de Sylvain, qui me sourit, mais pas entièrement, tu as peur, lui demandai-je car j’étais, de mon côté, enveloppée dans une gangue de terreur qui durcissait à l’air et semblait également rétrécir. À mesure que nous approchions de la petite rue d’Asnières où nous nous apprêtions à vivre ensemble. Tu sais, c’est bien de vivre ensemble, dit Sylvain d’une voix dans laquelle je m’obstinai à déceler du doute, un doute léger, mais un doute tout de même. »

Dans une nuit d’insomnie, j’ai un peu eu l’impression de vivre un cauchemar de femme moderne tout éveillée. Elle semble en bonne santé, intelligente, accomplie ; elle a des choix. Qu’est-ce qui, dans sa psychologie, l’enferme dans ces moments de malaise qui sont moins minimes qu’ils n’y paraissent ?  

« Ce maudit concerto. Ce Hongrois de malheur. Sylvain, dis-je après m’être débarrassée d’une toux légère. C’est l’heure des infos, ça ne dérange pas si je les mets ? »

Très bref, bien écrit et construit, ce court roman a une fin à laquelle je ne m’attendais pas et qui agit comme un électrochoc. Lisez-le, avec un peu de chocolat. 

Entre mes mains, Anne-Constance Vigier. Editions Joelle Losfeld, 2007. 

Née en 1970, Anne-Constance Vigier est professeur de mathématiques et vit à Paris. Elle est l’auteur d’un premier roman, Le Secret du peintre Ostende, paru aux Éditions Gallimard en 2001, dans la collection Haute Enfance. 

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