JOUR 111 - Rêves de femmes, Virginia Woolf

JOUR 111 - Rêves de femmes, Virginia Woolf

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Je suis tombée dans ces nouvelles comme dans un rêve. De multiples rêves fragmentés et complets, morceaux de vie et de réalité, points de vue de femmes. De la préface à la dernière phrase de la dernière nouvelle, tout est beau… Narration et poésie mêlées créent des morceaux de fiction uniques dans lesquels on plonge. Depuis le début de ce défi, Virginia Woolf fait partie des autrices que j’approche doucement, de loin. Eh bien ce recueil est magique. Subtil, affirmé, poétique, avec des personnages merveilleusement réels dans leurs actes et leurs pensées en quelques pages à peine.

Une jeune fille dans un collège s’observe dans un miroir, la nuit… 

« Lumière double dans la chambre d’Angela, aurait-on pu dire, à voir la luminosité d’Angela et celle de son image réfléchie par le miroir carré. »

Un club de jeunes femmes décide de partir en espionnage du monde des hommes pour savoir s’il l’humanité vaut la peine qu’elles fassent des enfants.

« - Ne sais-tu pas que notre foi dans la supériorité intellectuelle des hommes est notre plus grande illusion ?

- Que dis-tu ? Interroge n’importe quel journaliste, maître d’école, homme politique ou simple tenancier de pub dans ce pays, tous sans exception te diront que les hommes sont beaucoup plus intelligents que les femmes.

- Je n’en doute pas, fit-elle avec mépris. Comment pourrait-il en être autrement ? »

Une jeune épouse, qui songe qu’elle « ne s’habituerait peut-être jamais à être Mrs. Ernest Untel », créé un monde imaginaire dans lequel son mari est le roi Lappin.

« Elle l’observa de biais. Eh bien, quand il mordait dans un toast, il faisait penser à un lapin. (…) Son nez remuait très légèrement quand il mangeait. Comme celui de son cher lapin apprivoisé. Elle ne pouvait s’empêcher de fixer ce nez qui remuait ; si bien qu’elle dut lui expliquer pourquoi elle s’était mise à rire quand il avait surpris son regard. »


La chute d’une épingle suscite un changement dans le regard qu’une jeune femme porte sur sa professeure de piano.

« Ces mots avaient provoqué en Fanny un choc extraordinaire, tandis que Miss Craye plaquait le dernier accord de la fugue de Bach. Se peut-il que Miss Craye aille en personne acheter des épingles chez Slater ? »

Un homme politique en fin de carrière distribue les objets que sa femme adorée a laissé en héritage à tout son entourage. Peut-être ne la connaissait-il pas si bien qu’il le croyait.

« C’était tout Angela d’avoir même pensé à Sissy Miller, sa secrétaire. Et pourtant, comme c’est étrange, se répéta-t-il, qu’elle ait tout laissé en si bon ordre - un petit souvenir à l’intention de chacun de ses amis. On aurait dit qu’elle avait prévu sa mort. »

La préface, intitulée « Les femmes et le roman », réfléchit à l’évolution du rôle des femmes dans la création littéraire. Elle y présente plusieurs arguments qu’elle développera dans Une Chambre à soi. Qu’est-ce qui fait que l’on peut lire des oeuvres de femmes à certaines époques et pas à d’autres ? Virginia Woolf invoque les conditions matérielles et d’émancipation nécessaires pour que les humains, y compris les femmes, puissent créer.

« Ainsi, il apparaît clairement que l’extraordinaire effervescence que connut la fiction au début du XIXème en Angleterre fut préparée par une profusion d’infimes changements dans les lois, les coutumes et les moeurs. Sans oublier que les femmes du XIXè siècle avaient un peu de temps à elles ; et avaient reçu une éducation. Il n’était plus exceptionnel de voir les femmes des classes moyennes et supérieures choisir leur mari. Et l’on doit souligner que parmi les quatre grandes romancières de la période - Jane Austen, Emily Brontë, Charlotte Brontë et George Eliot - pas une n’eut d’enfant et que deux ne se marièrent jamais. »

Elle mène une réflexion dense sur le contenu et le style même des oeuvres que créent ces femmes du XIXème siècle, et des circonstances qui les influencent ; réflexion qu’elle amène jusqu’à par l’horizon créateur qu’elle prédit aux femmes. Cet horizon constitue un quasi art poétique qui donne une clé de lecture pour les nouvelles qui vont suivre, et notamment dans ces merveilleux « esprit de poésie » et cette observation « impersonnelle et dépassionnée »  : 

« L’impersonnalité grandissante de la vie des femmes va favoriser l’esprit de poésie, et c’est cet esprit de poésie qui fait encore quelque peu défaut à la fiction des femmes. Il les amènera à être moins absorbées par les faits et à ne plus se satisfaire d’enregistrer avec une précision étonnante les plus infimes détails que la réalité porte à leur attention. Elles regarderont au-delà des relations personnelles et politiques, vers les questions plus vastes que le poète tente de résoudre - celles de notre destin et du sens de la vie. »

L’approche poétique se construit bien sûr, pour une large part, sur des choses matérielles. Elle requiert un peu de temps libre, un peu ‘argent, et la possibilité que confèrent revenus et loisirs d’observer les choses de manière impersonnelle et dépassionnée. »

Rêves de femmes. Six nouvelles. Virginia Woolf Précédé de l'essai Les femmes et le roman traduit et annoté par Catherine Bernard. Édition et trad. de l'anglais par Michèle Rivoire. Folio, Gallimard, 2018.

Virginia Woolf, née  le 25 janvier 1882 à Londres et morte le 28 mars 1941à Rodmell (Royaume-Uni), est une femme de lettres anglaise. Dans l'entre-deux-guerres, elle est une figure marquante de la société littéraire londonienne et un membre central du Bloomsbury Group, qui réunit des écrivains, artistes et philosophes anglais. Les romans Mrs Dalloway (1925), La Promenade au phare (1927) et Orlando (1928), ainsi que l'essai féministe Une chambre à soi (1929) demeurent parmi ses écrits les plus célèbres. En 1941, à l'âge de 59 ans, elle se suicide par noyade dans l'Ouse, près de Monk’s House, dans le village de Rodmell, où elle vivait avec son mari Leonard Woolf.

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