Jour 11 - Mal de pierres suivi de Comme une funambule, Milena Agus

Jour 11 - Mal de pierres suivi de Comme une funambule, Milena Agus

Je me suis laissée emporter dans le court récit Mal de pierres. À la fois sobre et finement intriqué, il raconte l’histoire de la grand-mère de la narratrice. Belle femme sarde, celle-ci ne reçoit aucune demande en mariage alors que les femmes de son âge en sont à élever des enfants. Ce n’est pas qu’elle soit laide, au contraire ; c’est qu’on la dit folle. Alors quand le grand-père de la narratrice arrive dans la famille en 1943, veuf âgé de quarante ans, et demande sa main, les parents s’empressent d’accepter. 

Ce mariage fait le désespoir de la grand-mère, mais rien ne l’empêchera d’avoir lieu. Malheureuse et très incomprise, cette femme des années 40 - dont on devine une partie de l’histoire, parce que précisément elle est appelée « grand-mère » - a deux torts semble-t-il : avoir des désirs, et aimer écrire. 

Peu de temps après son mariage pourtant, elle va connaître une parenthèse lumineuse. Souffrant de calculs qui l’empêchent de mener une grossesse à son terme, elle doit partir en cure. Là-bas, loin pour la première fois de ses parents et de son mari, elle découvre non seulement la possibilité d’écrire à un vrai bureau sans avoir à se cacher…. Mais peut-être aussi cette autre chose qu’elle a pressenti toute sa vie sans jamais la goûter pleinement.

« L’hôtel était très chic, avec ses lustres à pendeloques de cristal, allumés en plein après-midi. Dans sa chambre, elle remarqua tout de suite un petit bureau sous la fenêtre et ce fut peut-être la seule raison qui la retint de filer à la gare, de reprendre le bateau et de rentrer à la maison (…) Elle n’avait jamais disposé d’un bureau, et elle n’avait jamais pu s’asseoir à une table car elle écrivait toujours en cachette, son cahier sur les genoux, qu’elle cachait dès qu’elle entendait quelqu’un arriver. »

Un récit qui commence avec l’allure d’une autofiction sous forme de témoignage chronologique ; mais dont le fil déroulé se complexifie au fil des pages, jouant avec les informations distillées, pour finalement laisser le lecteur songeur en refermant la dernière page - que s’était-il vraiment passé ?

Et juste après la dernière page, il y a la postface de l’autrice, Comme un funambule, que j’ai beaucoup aimé lire. Plonger dans l’art poétique d’un écrivain est toujours un plaisir : les rouages de son esprit sont les coulisses de son art. Dans le cas de Milena Agus, on constate que, comme pour son personnage, rien n’est simple dans ce rapport à la fois libre et honteux au fait d’écrire.

« On m’interroge souvent sur mon « expérience de jeune écrivain ». Il me faut dissiper tout de suite un malentendu : je ne suis pas jeune et je ne suis pas écrivain. »

Professeure de lettres et d’histoire en lycée, Milena Agus se sent « quelqu’un qui écrit » plus qu’écrivain. Pourtant, dit-elle être écrivain a toujours été un rêve. Elle raconte comment elle s’est sentie inadaptée toute sa vie durant, se méprisant pour son incapacité à faire mieux.

« Mais quand j’écris, en revanche, je ne me complique pas l’existence. Je le fais pour le plaisir. D’ailleurs, j’écris en secret, avec le remords de voler du temps à la réalité. »

Comme son personnage, finalement, celui de sa Grand-mère qui pense toute sa vie être folle… parce qu’elle a des désirs, et qu’elle aime écrire.

« J’ai découvert que l’écriture, contrairement à la musique, aux langues, au sport et aux autres matières apprises au lycée, rachète le réel, et d’une façon toute particulière. Prenez quelqu’un que personne n’aime, dans la réalité : si vous le transformez en personnage, vous pouvez le faire aimer beaucoup. »

Elle raconte comment elle écrit pour elle, en cachette, et à quel point le regard des autres peut effrayer dans une écriture qu’elle assimile à une « tanière ». Son témoignage est intéressant du point de vue de la séparation entre l’auteur et la personne, la chose écrite et la vie :

« Mais quand mes histoires ont changé, qu’elles sont devenues moins mielleuses, mais de plus en plus comiques et pitoyables, alors j’ai remarqué que les personnes qui m’aiment s’inquiétaient et y cherchaient des traces de ma vie réelle. Alors je n’ai plus rien donné à lire à personne. »

Que ces récits soient inspirés du réel ou non (question classique posée à l’écrivain.e !), ce n’était pas tellement le problème - mais le regard des autres fait que cela le devient. Et d’un autre côté, c’est cette évolution de son écriture dont elle est fière - parce que c’est celle qui lui ressemble :

« Si un lecteur me dit qu’il a pleuré et ri en lisant une de mes histoires, je suis heureuse. Car c’est ainsi que je vois la vie, misérable et merveilleuse, et communiquer exactement ce que je sens, me comble. » 

« Misérable et merveilleuse », c’est en effet l’impression que laisse la réalité décrite dans Mal de Pierres. Parfois tragi-comique, et parfois comme touchée par la grâce. 

Milena Agus, née en 1959 à Gênes d'une famille sarde, est une romancière italienne. Enseignante en institut technique à Cagliari, elle publie son premier roman, Mentre dorme il pescecane (Quand le requin dort), aux éditions Nottetempo en 2005 ; mais c’est son deuxième roman, Mal de pierres, (Mal di pietre, 2006) qui la révèle. Une adaptation cinématographique française en est réalisée en 2016 par Nicole Garcia.

VO : Mal di pietre, Milena Agus, Nottetempo, 2006

VF : Mal de pierres, Milena Agus. Traduit de l'italien par Dominique Vittoz.

Éditions Liana Levi, 2007

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