JOUR 109 - Qui êtes-vous, Antoinette Fouque ?, Entretiens avec Christophe Bourseiller

JOUR 109 - Qui êtes-vous, Antoinette Fouque ?, Entretiens avec Christophe Bourseiller

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Ce livre est un peut-être un poildécalé dans cette année de livres de femmes puisqu’il s’agit, plus que du livre dont Antoinette Fouque serait l’autrice, d’entretiens menés avec Christophe Bourseiller. Pour autant, il s’agit bien de sa voix, de son discours, de ses idées ; qui plus est, c’est un livre qui a compté pour moi l’année dernière alors j’ai vraiment envie de le partager. 

Je ne connaissais pas Antoinette Fouque avant de l’ouvrir, et je crois que c’était une très bonne manière de la découvrir. Ce type d’entretien me fait le même effet qu’un podcast comme La Poudre : le droit de rentrer en détail à l’endroit où s’articulent le personnel et l’universel d’une personne ; la discussion qui permet de sentir les points de jonction entre la vie individuelle et la pensée ou l’engagement, sans jamais être voyeur.se. Quand ils sont bien menés, j’adore les livres d’entretiens pour cette raison (j’espère d’ailleurs remettre la main sur un livre d’entretiens magnifiques d’Ariane Mnouchkine que j’avais lus il y a quelques années pour pouvoir le chroniquer ici).

Dans cet ouvrage, Antoinette Fouque parle de son enfance, de l’importance de la transmission orale pour sa mère illettrée, moralité dont elle se souviendra lorsqu’elle lancera une collection de livres audios, « Voix de femmes ».

« Une provenance sociale modeste, certes, mais mi-corse, mi-italienne, cette famille était l’héritière d’une culture orale gréco-latine et judéo-chrétienne. C’est une origine très méditarrenéenne, une culture d’avant l’écriture. Comme ses parents n’étaient pas naturalisés, ma mère n’a pas eu droit à l’école publique. Ils étaient des immigrants économiques, très pauvres, venant de l’extrême sud. (…) Je veux évoquer le génie préalphabétique de ma mère. Je pense, contrairement aux peuples du Livre, que tout n’est pas dans l’écriture : il y a une véritable culture, une vraie sagesse, directement liée aux présocratiques ou à la tragédie qui, suivant certaines hellénistes ou latinistes, n’était pas écrite, mais un lieu de représentation et de mise en scène des structures inconscientes et des mythes. »

Elle parle des moments marquants tels que celui où elle réalise que ses études ont été consacrées à la lecture et l’étude d’esprits masculins. À travers ses souvenirs revit une époque : « La pensées des années 1960 était une pensée de la modernité, autant qu’elle pouvait l’être : il ne manquait que les femmes. C’était la modernité misogyne. »

Elle évoque la naissance du MLF et ses engagements, l’importance des luttes menées et remportées, et surtout l’émergence d’espaces de parole pour les femmes :

« Pour la première fois, donc, des femmes prenaient la parole entre elles - égales - pour dire leurs préoccupations intimes, professionnelles, familiales. Mais, au-delà de la liberté et de l’émotion inédites de ces réunions, le MLF, avec « Psychanalyse et Politique », était d’abord un lieu ‘affirmation que le privé était politique ; un lieu de questionnement d’un éros féminin, d’une libido. Un lieu pour approfondir, analyser les structures de pouvoir - par comparaison, lecture et déconstruction -, une sorte d’université populaire qui tendait à faire des femmes des citoyennes à part entière par un travail théorique et pratique et pas seulement des manifestations. C’était une agora qui, auparavant, n’existait pas pour les femmes : une véritable création démocratique. »

Elle y dresse à plusieurs moments des bilans de l’action du MLF et la part qu’il a prise dans les avancées politiques et en matière de droit :

« L’influence politique du MLF a été rapide et forte. En 1974, consécration, en effet, de six ans d’activisme intense du Mouvement, et des féministes anciens qu’il a revigorés - mais aussi détournement - est créé en France le premier Secrétariat d’État à la Condition féminine.

C’est aussi l’année de la transformation d’une revendication majeure du MLF, puis du MLA et du MLAC en loi, avec la reconnaissance légale de l’IVG. Bien sûr, nous voulions la contraception et l’avortement libres et gratuits, et il n’y a eu, d’abord, qu’une dépénalisation de l’avortement. Il a fallu attendre 1982 pour qu’il y ait remboursement, c’est-à-dire démocratisation de ce droit. »

Parmi les actions et projets qu’a menés Antoinette Fouque, il y a la maison d’édition et la Librairie des femmes,   :

« La nécessité était politique : il fallait lever le refoulement sur l’écriture des femmes, inciter celles qui s’étaient mises à parler à se mettre à écrire en réconciliant l’oral et l’écrit, sans écraser l’un par l’autre. (…) La librairie des femmes, à Paris d’abord, puis à Marseille et à Lyon, étaient des plaques tournantes des luttes, en même temps que des lieux culturels »

Il faut aller voir, si vous en avez la possibilité, la libraire des femmes rueJacob, ainsi que le magnifique espace galerie qui lui est attenant (spoiler alert : risque important de repartir avec une pile de livres sous Le Bras).

De nombreuses questions permettent d’avoir une première approche de sa pensée. Elle aborde certaines de ses prises de positions, et en quoi elles diffèrent d’autres théories ou engagements en faveur de la cause des femmes. Elle se distingue notamment de Simone de Beauvoir, résumant ainsi son désaccord :

« Je ne partageais pas ses vues, mais j’avais de l’admiration pour l’écrivain (…) Sa proposition, qui revient à « faites des livres et pas des enfants » était une alternative à l’esclavage maternel des années 1950, mais c’était surtout un modèle pour les femmes où l’ambition prime sur l’amour. À la femme qui devait s’amputer de ses ambitions pour procréer succédait une femme qui devait s’amputer de son désir de procréer pour satisfaire ses ambitions. »

Parmi les concepts abordés, celui de la féminologie, qu’elle pose comme la science des femmes par distinction avec le féminisme : « “Féminisme” est une idéologie. Le socialisme aussi, mais la sociologie, non. Pour arriver à féminologie, prenez-la déifnition de sociologie dans n’importe quel dictionnaire et, à la place de “société”, mettez “femme” : ce serait ainsi une sorte d’étude permanente des conditions, des situations où se trouvent les femmes.» 

Il y a pour elle des expériences intrinsèquement uniques et constitutives de ce que signifie être une femme, et au coeur de celles-ci est la possibilité de la gestation :

« Cette expérience est une expérience poétique. Loin de me ramener à la nature ou de me transformer en animal, elle a enrichi, élargi mon humanité à partir du moment où il a fallu compter avec l’angoisse, c’est-à-dire avec les mots, et avec l’espérance de ce qui vient. Je m’aperçois, alors, que l’angoisse est quelque chose de très puissants, et qu’avoir des espérances, c’est attendre un enfant. (…)

La grossesse est une expérience de régression réintégratrice : vous revivez sur le mode actif ce que vous avez vécu passivement. C’est le processus analytique même : vous revenez en arrière pour retrouver les trésors qui ont été perdus et que vous allez rendre conscients ou préconscients. »

Plus loin, elle insiste sur l’importance de la nuance : il ne s’agit pas de faire une apologie « réactionnaire » de la maternité, qui est une expérience très différente de celle de la gestation :

« Je n’ai jamais fait l’apologie de la maternité. La maternité est l’inscription de la gestation dans le patriarcat, autrement dit paternité et maternité s’équivalent sans être tout à fait semblables : une mère peut avoir une fonction paternelle, et un père une fonction maternelle. Il n’y a pas de spécificité inéchangeable de la fonction maternelle à part l’allaitement, et la substitution est possible depuis longtemps avec le biberon. »

Elle puise une partie importante de sa pensée dans la psychanalyse, et si ce sont des positions avec lesquelles je ne me sens pas proche, elles sont passionnantes à lire (dans une langue d’amoureuse des mots) et comprendre.  

J’ai trouvé ce livre aussi facile d’accès que passionnant. Il fait vivre de l’intérieur toute une atmosphère intellectuelle propre aux années 60, l’ébullition de mai 68 par le prisme de l’engagement du MLF, avec des aperçus sur l’évolution du panorama et des luttes politiques. Il est passionnant notamment d’en relire des passages après avoir lu les mémoires de Simone Veil qui raconte, avec un parcours politique très différent, des épisodes historiques communs. Une vie inspirante de femme de pensée autant que d’action.

G.C.

Qui êtes-vous, Antoinette Fouque ? Antoinette Fouque, entretiens avec Christophe Bourseiller. Editions François Bourin, 2009.

Antoinette Fouque est une militante féministe et une figure historique du Mouvement de libération des femmes(MLF), née le 1er octobre 1936 à Marseille et morte le 20 février 2014 à Paris. Avec des militantes du MLF, elle fonde les Éditions des femmes dont elle devient l'éditrice, ainsi que la collection de livres audio « Bibliothèque des voix ». Elle est psychanalyste, essayiste, politologue et femme politique.

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