JOUR 108 - Purge, Sofi Oksanen

JOUR 108 - Purge, Sofi Oksanen

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Un roman tellement construit qu’on finit par ne plus voir ses coutures. J’ai mis un peu de temps à rentrer dedans, alors qu’il démarre très fort. Peut-être parce qu’il prend pied sur une telle densité qu’il m’a fallu du temps avant de m’y immiscer. Sur la fin, je ne pouvais plus m’arrêter. Alors que je relis les premières pages, je me rends compte de tout ce qu’elles contiennent sur le récit.

Sofi Oksanen a un art consommé de la narration. Pas un mot de trop, pas une scène de trop. Dans sa construction fine, presque de l’ordre du thriller parfois, elle créé des personnages très humains et finit par nous emporter dans un tournoiement de chronologie, d’Histoire et de psychologie. En alternant les périodes auxquelles a lieu la narration, elle raconte, dans un désordre savant, les éléments clés de la vie de plusieurs personnages. En maniant l’ellipse avec une maîtrise qui se fait oublier, elle fait entrer en 400 pages près de quarante ans d’Histoire, et autant d’années de vie.

« Aliide n’irait jamais nulle part parler de quoi que ce soit sur cette époque. Elle ne partirait pas, même sous la menace.

Aliide avait du mal à croire à de grands remous, car il y avait beaucoup trop de squelettes dans les placards, et ces pattes poisseuses ne mettraient guère de zèle à fouiller les vieux. En plus, on trouverait toujours quelqu’un pour les protéger si le peuple fanatique s’enflammait en émeutes. On les avait déjà traités de saboteurs et on les avait mis en taule pour réfléchir à ce qui avait était commis. Les jeunes nigauds, qu’imaginaient-ils obtenir en remuant des broutilles ? C’est bien connu, les vieux meubles sont plein d’échardes : gare à ceux qui s’y frottent. »

Aliide Truu est une vieille paysanne qui vit dans un petit village d’Estonie. On est en 1992 et son quotidien tient entre la préparation des conserves de fruits et légumes pour l’hiver et les gamins qui harcèlent sa maison de jets de pierres, chansons et graffitis. Soudain, ce matin là, une jeune femme dépenaillée déboule dans sa cour. Elle semble déboussolée, paniquée, peut-être folle ; mais peut-être est-ce un piège, peut-être est-elle une espionne ou une voleuse venue récolter des informations. Fuit-elle vraiment quelque chose ou quelqu’un ?

« Aliide. Aliide Truu. Les mains de Zara se détachèrent du banc. Aliide Truu était en vie, debout devant elle. Aliide Truu habitait cette maison. La situation était tout aussi étrange que la langue dans la bouche de Zara. »

En alternant les points de vue de différents personnages, le roman noue les histoires de famille et les évolutions historiques. Sofi Oksnanen raconte non seulement les tremblements de terre majeurs du XXème siècle et, au-delà, des évocations de la condition humaine et notamment féminine. Quelle(s) vie(s) ces personnages, ces femmes, auraient-elles vécu dans d’autres circonstances ? Le poids de l’Histoire ne se fait sentir que dans sa manière de s’immiscer dans le quotidien, ou plutôt, bien plus intime, dans la psychologie. À travers le point de vue de certains personnages, on voit basculer l’Estonie sous le bloc soviétique. La propagande se fait entendre et chacun a toujours sa vie a mener ; le totalitarisme et la répression se mettent en place et chacun doit toujours survivre :

« Un éclat de rire incrédule se répandit de ville en ville, de village en village. Les slogans Nous nous battons pour la cause du grand Staline et Nous éradiquons l’illettrisme déclenchèrent une immense hilarité, personne ne pouvait nous crier de choses pareilles sans plaisanter ! C’étaient de véritables blagues, les femmes d’officiers qui titubaient en chemise de nuit à frange dans les villages, dans les bals et dans les rues, et puis les soldats de l’armée rouge, qui épluchaient les pommes de terre bouillies avec les ongles, comme s’ils ne savaient pas se servir d’un couteau ! Qui prendrait au sérieux des gens pareils ? Mais ensuite, des gens commencèrent à disparaître, et le rire se fit amer. »

Comment ? Comment se manifeste le courage ? Quelles valeurs subsistent et à quel prix ?

Plusieurs scènes m’ont évoquées des passages de L’homme est un  grand faisan sur terrede Herta Müller, qui raconte les mêmes époques du point de vue d’un village en Roumanie. C’est notamment la vie des femmes, le regard des femmes, ce que subissent les femmes.

« Elle connaissait ce genre de types. Les types avec ce genre de maintien, qui savent comment on punit une femme, et qui sont venus chercher une femme à punir. Le maintien arrogant de ce genre de types, qui sourient de toutes leurs dents en or, le costume près du corps et les épaulettes tendues, et qui savent que l’autre ne peut s’opposer à rien de ce qu’ils veulent. Le maintien de ce genre de types qui portent ce genre de bottes avec lesquelles on peut écraser n’importe quoi. »

Au-delà des failles irrattrapables que causent les circonstances sur des vies, on sent la question ténue de la transmission et de son interruption brutale :

« Sa fille grandirait dans des histoires où rien n’était vrai. Aliide ne pourrait jamais raconter à Talvi les histoires de sa propre famille, celles qu’elle qu’avait  entendues de sa maman, celles avec lesquelles elle s’endormit, quand elle était enfant, la nuit de Noël. Elle ne pourrait rien raconter sur l’endroit où elle-même avait grandi, et sa mère, et la mère de sa mère, et la mère de la mère de sa mère. Elle ne transmettrait pas non plus son histoire, mais les autres, toutes celles sur lesquelles elle avait grandi. »

Face à la propagande qui rend toutes les histoires fausses et empêche même une relation authentique entre une mère et sa fille, j’ai l’impression que Sofi Oksanen a voulu entreprendre un récit au plus juste possible, et qui rende visible les liens incassables qui relient entre elles des années, des vies, des circonstances qui pensent n’avoir rien à se dire.

Complexe, puissant, poignant.

G.C.

Purge, Sofi Oksanen. Traduit du finnois par Sébastien Cagnoli. Éditions Stock. Publication originale, 2008 ; traduction française 2010.

Sofi Oskanen est née en Finlande en 1977, d’une mère estonienne et d’un père finalndais. Son troisième roman, Purge, est un best-seller dans le Nord de l’Europe où il a obtenu tous les prix littéraires avant d'être traduit dans une trentaine de pays. En France, il a reçu le Prix Femina étranger et le Prix roman Fnac. 

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