JOUR 106 - Vaste est la prison, Assia Djebar

JOUR 106 - Vaste est la prison, Assia Djebar

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Première chose qui m’a marquée en ouvrant ce livre : le style. On perçoit un amour profond des mots et de la langue. Cela se traduit par des phrases parfois très simples, lumineuses ; et parfois qui se font périodes, nouées de métaphores, sensations et morceaux de réels tous imbriqués.

Assia Djebar entreprend un projet d’écriture complexe. La narratrice, arrivée à la quarantaine, traverse une crise profonde et un bouleversement de son existence. Le livre s’ouvre sur ce qui semble en être l’issue : alors qu’elle ouvre les yeux après une sieste, elle réalise que le tourbillon intérieur qui l’agitait est passé. La première phrase :

« Une sieste, une longue sieste, un jour de début novembre. Comme si ce repos venait après six, neuf mois, non, un an ou plus exactement treize mois, treize mois d’imbibition - flux insidieux avec des latences, la montée intérieure enfle, houle en vibrations imperceptibles, en picotements, des répits interviennent, des éclaircies de langueur, un soudain soleil d’hiver gicle dans le coeur, à nouveau la fièvre reprend, son grignotement qui n’en peut mais, son relâchement des muscles qui ahanent… et les refus farouches de je ne sais quoi, les frémissements réprimés, un labour obscur en moi, ce durcissement ne triomphe en rien de la marée impérieuses, doucement violente, obstinée, dessin en creux d’une passion infiltrée, anonyme : un masque, c’est cela, j’ai maintenu héroïquement le masque, mes mots sont voilés, mes rires, s’ils ne sont pas deux, s’ils ne craignent pas de zigzaguer, je les fais fuser plus haut, sur un rai de lumière lointaine, contre les brisants de dialogues éparpillés… »

On comprendra petit à petit l’histoire qui a provoqué cette houle de sentiments enfin apaisée alors que le livre s’ouvre. Et puis, à mesure que l’on avance, au travers de son histoire, ou plutôt en floculation autour de celle-ci, Assia Djebar raconte une époque, des époques, des moments d’enfance, des vies de parents, de parentes et de figures de l’Histoire ou de légende, de la « redécouverte » de la langue berbère, des morts. De chapitre en chapitre, on bascule dans la temporalité : de l’époque contemporaine aux années 80, à l’enfance de Jugurtha au IIème siècle av. J.-C., à la fin du XIXème siècle. En filigrane, ce sont des questions d’héritages culturels, d’Histoire, de transmission, de langue et d’écriture que l’autrice travaille au corps.

« Pourquoi, ai-je songé tout en rêvant encore à la grand-mère, la mémoire féminine, en cercles concentriques, revient inlassablement aux pères, laisse dans l’ombre (et naturellement dans le silence du non-écrit) les véritables drames, les défaillances, la chute d’une femme ? Comme si cela était trop, sapait la racine même de la force et l’espoir, de l’avenir ! Trop… »

Passion amoureuse, passion de combattants, amour maternel, fascination des langues, transmissions féminines, font partie le lit commun de ce projet d’écriture. Il me semble que l’autrice ait été à la recherche de l’écriture vraie qui pourrait à la fois saisir et créer non seulement son identité, mais peut-être aussi celle de l’Histoire de son pays ; et celle du rapport aux langues oubliées.

« Polybe l’historien - qui n’eut pas, comme son devancier, l’ardent Thucydide, seulement à rendre compte de la fatale fracture de la guerre civile -, Polybe, l’écrivain déporté, de retour, au soir de sa vie, à sa terre natale, s’aperçoit qu’il n’a plus ni terre ni même de pays (celui-ci enchaîné et soumis), simplement une langue dont la beauté le réchauffe, qui lui sert à éclairer ses ennemis d’hier devenus ses alliés.

Il écrit ; or sa langue, sa main, sa mémoire, et toutes ses forces juste avant qu’elles déclinent, concourent à cette transmission inopportune, cependant nécessaire… Est-ce pourquoi son oeuvre comme la stèle de Dougga, après avoir alimenté, plusieurs siècles, l’appétit de savoir et la curiosité des successeurs, d’un coup, inopinément, par larges plaques, s’efface ?

Car du témoignage de Polybe sur Carthage, sur Corinthe, sur Nuance, ne restent désormais que des débris épars, que des ombres d’ombres dans les miroirs tendus d’épigones d’une stature moindre, Appien, Diodore de Sicile, quelques autres.

Comme si cette poussée scripturaire sécrétait un risque, une accélération vers l’inévitable effacement. »

Complexe, foisonnante, cette lecture m’a demandé du temps. Celui de goûter les phrases d’Assia Djebar et de rentrer dans sa quête. En la refermant, j’ai le sentiment d’avoir parcouru le monde avec un regard différent, qui m’a décentrée. Un art de la puissance du langage qui ne sacrifie pas le sens de la nuance et de l’authenticité.

G.C.

Vaste est la prison, Assia Djebar. Albin Michel, 2002 ; aussi édité au Livres de Poche

Née à Cherchell en 1936 et décédée en 2015 à Paris, Fatima-Zohra Imalayène, dite Assia Djebar est universitaire, cinéaste et romancière (La Soif, 1957, Les Alouettes naïves, 1967 , Femmes d'Alger dans leur appartement, 2002). Elle est considérée comme l'un des auteurs les plus célèbres et les plus influents du Maghreb. Elle est élue à l'Académie française en 2005, devenant le premier auteur nord-africain à y être reçu.

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