JOUR 105 - Des feuilles et des branches, Julia Billet, illustrations Manon Ficus // Chronique de Claire Porcher

JOUR 105 - Des feuilles et des branches, Julia Billet, illustrations Manon Ficus // Chronique de Claire Porcher

J’en ai lu des mauvais livres sur les migrants. Ou plutôt, j’en ai lu des livres écrits par des Français blasés qui racontent comment ils sont revenus à la vie par leurs actions héroïques auprès des migrants. Si comme moi vous n’en pouvez plus de tant de nombrilisme, lisez immédiatement Des feuilles et des branches.

Oui, c’est un roman jeunesse. Mais au moins vous le lirez en une heure et vous le refermerez avec le sourire et un peu d’émotion coincée au fond de la gorge, parce que c’est si beau.

Oui, c’est une fiction : et tant mieux, ça donne des personnages mieux écrits et paradoxalement plus vrais. En plus, personne n’a vu son histoire dévoilée dans ce bouquin (si vous saviez combien de livres sont écrits sans l’autorisation des « sujets »).

Oui, les dessins sont peut-être en trop. Personnellement ils ne m’ont pas touchée mais c’est sans doute parce que je n’avais plus de place émotionnelle après la lecture du texte qui est si beau, je le répète.

Illana est une collégienne pas vraiment adaptée à son monde et aux autres gamins. Au fond d’elle, elle sait qu’elle est un arbre, et elle trouve curieux qu’on pense qu’elle est humaine. Talha est un garçon de quinze ans qui a fui la Syrie après la mort de sa famille dans un bombardement. Il se retrouve dans la même classe qu’Illana. Un jour, Illana entend Talha crier silencieusement, comme le font les arbres avec qui elle communique. Un lien se noue entre eux, fait de regards, de dessins, de gestes, presque sans mots.

Chaque chapitre emprunte le point de vue de l’un des personnages, alternativement. C’est une histoire d’amour qu’on pourrait croire attendue, mais le travail de description de la pensée d’Illana est vraiment convainquant et touchant. Ce personnage ne se définit pas uniquement par son autisme, beaucoup de scènes ont été vécues par tous les adolescents du monde.

« J’ai senti une présence dans mon dos. Tu me regardais. J’ai fait tomber trois fois mon sac. J’ai pensé que tu allais me prendre pour une idiote, comme les autres. J’ai détesté l’idée. J’ai fait comme si je ne savais pas que tu me regardais. Je sais très bien faire ces choses-là. Cela m’évite bien des histoires qui ne commencent jamais parce qu’elles n’ont pas de début. »

Et le récit de Talha est vraiment parfait sur de nombreux points. On sent que l’autrice s’est non seulement bien documentée, mais qu’elle a probablement rencontré les bonnes personnes, parce qu’il y a des problématiques que de nombreux auteurs oublient lorsqu’ils parlent des « migrants », notamment que ce sont des gens comme nous qui n’en peuvent plus de devoir se justifier d’être là, de se justifier d’être mineurs parfois, de raconter leur histoire encore et encore, jusqu’à en être dépossédés.

« J’ai dû raconter mon histoire plus de vingt fois, depuis mon arrivée dans ce pays. Dans la langue de ma mère et dans cet anglais qui m’a semblé boiteux, alors que je croyais le parler si bien. J’ai beau connaître les mots, ils ne disent rien de tout ce que j’ai vu, de tout ce que j’ai vécu. Comme s’ils aplatissaient tout, balayant les visages, les paysages avec une distance qui m’effraie. J’ai raconté mon histoire devant la police, devant les assistantes sociales, devant le juge. Cette histoire et tout ce qui a suivi. Et mon histoire est devenue une histoire. »

C’est magnifiquement écrit et c’est une leçon de tolérance indispensable. La pensée que ces deux exclus ne puissent être qu’ensemble m’attriste un peu, mais, encore une fois, c’est si beau. A mettre entre toutes les mains.

« Les arbres aident ceux d’entre eux qui sont malades ou pas comme les autres. Les arbres savent ces choses-là. Ils projettent de la bonne sève et de quoi manger à ceux qui sont un peu bêtas ou pas trop doués pour se débrouiller seul. Ils s’envoient de bonnes ondes, rassurent ceux qui ont peur et qui souffrent.

Les humains, de leur côté, mettent à l’écart, poussent ceux qui ne sont pas tout à fait comme eux.

Les humains voudraient que tout le monde soit pareil. Ils méprisent ce qui ne leur ressemble pas, ce qui leur est étranger. »

Claire Porcher

Des feuilles et des branches, Julia Billet, illustrations Manon Ficus, éditions Le Calicot

Julia Billet, autrice née en 1962, écrit pour les enfants, les adolescents, les adultes. Romans, nouvelles, récits, poésie, albums, théâtre… Elle est aussi enseignante aux beaux arts d'Epinal (ESAL) où elle propose aux étudiants de faire l'expérience de l'écriture. Elle anime par ailleurs depuis plus de 25 ans des ateliers d'écriture (dans des bibliothèques, des écoles, des prisons, des hôpitaux, des centres sociaux…) Elle est présidente de l'association « Terres d'encre », qui propose des ateliers d'écriture et organise tous les ans un festival autour de la poésie contemporaine, « Les petits toits du monde » dans les Alpes de Hautes Provence.

Manon Ficus est une illustratrice née en 1991 à Nice, qui vit et travaille à Strasbourg. Elle est diplômée de l'École Supérieure d'Art d'Épinal / DNATnarrative.

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