JOUR 100 - L’amie prodigieuse, Elena Ferrante // Chronique de Claire Porcher

JOUR 100 - L’amie prodigieuse, Elena Ferrante // Chronique de Claire Porcher

J’ai découvert ce roman à cause d’une amie venue passer quelques jours chez moi. Elle avait oublié son exemplaire en cours de lecture chez elle, et en avait acheté un autre à la gare pour pouvoir continuer à lire durant son week-end. Déjà acheter un livre en double pour ne pas cesser de le lire, c’est quelque chose. Et quand elle a terminé le roman, elle l’a fermé d’un coup sec en décrétant qu’il lui fallait le tome 2, immédiatement. Cela a bien entendu attiré mon attention et entraîné un achat compulsif des trois premiers tomes que j’ai avalés si rapidement… Je n’ai pas encore lu le tome 4 (je me le garde pour un moment de grande détresse), donc si vous me spoilez je vous jette un sort.

Il y a peu, je parlais de l’importance de lire les histoires de personnages de la classe ouvrière : on y est à nouveau. Bienvenue dans les quartiers pauvres de Naples après-guerre : béton, misère, violence. Mais tout cela vu à travers le regard de Lenù, une gamine douée à l’école et assez consciente de sa propre supériorité, ce qui pourrait être très énervant si Lila n’entrait pas dans l’équation. Lila est sans doute le meilleur personnage jamais écrit dans une œuvre de littérature : complexe, réaliste, fascinante, agaçante, attachante, étonnante à chaque page du roman. Lila est belle, intelligente, bagarreuse, fière, mais en même temps bizarrement dépendante des autres, très calculatrice mais la première à se faire manipuler, changeante mais finalement presque toujours la même…

« A la fin elle lut. Elle parut se contracter tout entière, comme si j’avais jeté un poids sur ses épaules. Et j’eus l’impression qu’elle faisait un effort douloureux pour libérer du fond d’elle-même l’ancienne Lila, celle qui lisait, écrivait, dessinait et inventait avec l’immédiateté et le naturel d’une réaction instinctive. »

En tant que lectrice, je me suis énormément identifiée à Lenù, et je pense que c’est en partie le rôle de ce personnage, mais cela m’a permis de réellement entrer dans cette histoire d’amitié étrange. Je ne sais pas vous, mais dans mon enfance, mes amitiés ont pris des formes si bizarres que je n’ai pas été surprise de la multiplicité des relations entre ces deux gamines. On sait depuis le premier chapitre que l’histoire est en réalité racontée par une Lenù âgée, mais cela n’entame pas le réalisme du point de vue des enfants. L’écriture de la jeunesse est vraiment brillante, d’autant que l’histoire se déroule à une période historique particulière, où les enfants qui n’ont pas connu la guerre en ressentent pourtant longtemps les effets, et où s’esquissent les grandes oppositions politiques des années 60 et 70.

« C’était comme ça. Nous ne savions pas d’où provenait cette crainte-rancune-haine-acquiescement que nos parents manifestaient à l’égard des Carracci, et qu’ils nous transmettaient : mais elle était là, c’était un fait avéré, comme le quartier, ses bâtiments blanchâtres, l’odeur misérable des paliers et la poussière des rues. »

Et puis vous savez qu’il suffit d’une histoire d’amour un peu bien écrite pour me contenter, alors là je suis servie : rien que dans le tome 1, des histoires d’amour, de pouvoir, de déchirements, de folie ; toujours impeccablement écrites. Que demande le peuple.

Les tomes suivants (du moins ceux que j’ai lus), deviennent de plus en plus passionnants à mesure que les personnages grandissent, vieillissent, changent, se recroisent, développent des relations nouvelles et généralement totalement inattendues. En un mot mon adoration pour cette histoire n’a fait que croître à mesure de la lecture. On veut encore plus de sagas comme celle-ci, féminines mais aussi sociales, politiques, romantiques, littéraires, et tellement accessibles… De l’intelligence en format poche.

Claire Porcher

L’amie prodigieuse, Elena Ferrante. Traduit de l’italien par Elsa Damien. Gallimard, 2016. 

Elena Ferrante est le pseudonyme d’une autrice italienne née selon ses dires à Naples en 1943. La saga de « L’amie prodigieuse » comporte quatre tomes, publiés entre 2011 et 2014 en Italie, entre 2014 et 2018 en France. Elena Ferrante a également écrit Les Jours de mon abandon, Poupée volée, et La spiaggia di notte, un recueil de nouvelles pour enfants.

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