Jour 10 - The Art of Asking, Amanda Palmer

Jour 10 - The Art of Asking, Amanda Palmer

On me demande souvent : “Comment peux-tu faire à ce point confiance aux gens ?” 

Parce que c’est la seule façon de faire.

Ça faisait un petit moment qu’on ne m’avait pas prêté un livre. Offert ou donné, cela m’était arrivé il n’y a pas si longtemps. Mais un livre prêté, c’est toujours une saveur particulière : quelqu’un a acheté, lu, aimé, et a pensé que ça vous plairait. 

Quand c’est un.e ami.e qui vous le prête, et que ça tombe juste, on n’a pas seulement le plaisir de la lecture ; mais aussi le sentiment qu’à chaque page lue, on entre un peu dans un espace commun avec la personne qui nous l’a prêté. De manière décalée, on partage quelque chose. Quelques gouttes de compréhension du monde en commun (qui souvent s’ajoutent à déjà des lacs entiers de visions partagées). 

Donc, on m’a prêté ce livre ; dont le coeur tourne autour de la confiance - des relations humaines, de la communauté, de la vulnérabilité, de la honte… You name it

Malgré son titre, ce livre s’assimile autant à des mémoires qu’à un essai ou un livre de développement personnel - et c’est ce qui, pour moi, en fait un livre de développement personnel redoutablement efficace. Quand personne n’essaye vous dit ce que vous devez faire, mais vous raconte sa vie. Avec les moments difficiles, les erreurs plus grosses que soi, les gamineries, les morceaux de bravoures, les enthousiasmes, l’amour reçu et l’amour donné. 

Demander est, en soi, la pierre fondatrice de n’importe quelle relation. De manière constante et en général indirecte, souvent sans rien dire, nous nous demandons des choses les uns aux autres - nos chef.fes, nos époux.ses, nos ami.es, nos employé.es - afin de construire et maintenir nos relations les uns avec les autres. 

M’aideras-tu ? 

Puis-je te faire confiance ? 

Est-ce que tu vas m’escroquer ? 

Tu es sûûûûûûr.e que je peux te faire confiance ? 

Et, souvent, sous tout ça, ces questions prennent leur origine dans notre désir basique, humain, de savoir : 

Est-ce que tu m’aimes ?

(note : le livre n’ayant pas été, à ma connaissance, traduit, j’ai traduit les citations choisies)

Amanda Palmer sait raconter, et sa vie est un roman. Ou un poème. Disons, une chanson. Chanteuse, autrice-compositrice, activiste, bloggeuse, elle a début débuté dans la rue comme statue vivante, avant de se faire connaître à l’international avec son duo cabaret-punk The Dresden Dolls. Elle a tourné de manière indépendante nombreuses années, dans tous les contextes et toutes les conditions imaginables, développant avec son nombre toujours croissant de fans une relation d’entraide basée sur une profonde confiance réciproque. Après avoir signé puis rompu avec un label, elle a été la première musicienne a réunir plus d’1 million de dollars dans une campagne Kickstarter pour financer son nouvel album, déconcertant toute une frange de l’industrie musicale. L’année suivante en 2013, elle donne un TED Talk intitulé “L’art de demander”, qui totalise à ce jour plus de 9 millions de vues. Ce livre est tiré du message du TED, tout en racontant toutes les histoires qui ne peuvent pas l’être en 13 minutes. Dès les premières pages, le personnage est posé, on rigole. Et on a envie de savoir qui elle est et dans quel monde elle vit. 

“ “QUI A UN TAMPON? JE VIENS D’AVOIR MES RÈGLES.” C’est l’annonce que j’adresse d’une voix forte à personne en particulier dans des toilettes pour femmes, que ce soit dans un restaurant de San Fransisco, les vestiaires mixtes d’un festival de musique à Prague, ou aux invités sans méfiances qui s’étaient réunis dans la cuisine lors d’une fête à Sydney, Munich ou Cincinnati.

Invariablement, partout dans le monde, j’ai vu et entendu le bruissement des mains des femmes fouillant sac à dos et à main, jusqu’au moment de triomphe où une inconnue en extrait un avec un sourire bienveillant. Aucun argent n’est jamais échangé. La compréhension muette et universelle est celle-ci :

Aujourd’hui, c’est mon tour d’accepter le tampon.

Demain, ce sera le tien.

Les tampons forment un cercle karmique constant. Ce cercle existe également, ai-je découvert, avec les Kleenex, les cigarettes, et les stylos à bille.”

La plume est drôle et émouvante quand elle raconte ses aventures en tant que statue vivante qui, déguisée en mariée, offre une fleur pour chaque sou mis dans son chapeau. Elle fait rêver lorsqu’elle décrit la maison du bonheur des artistes. Et elle est à son meilleur, je trouve, quand elle nous fait rencontre des personnes qu’elle a embrassées, consolées, ou dans les bras desquels elle a pleurés de par le monde. 

Ce qui peuvent demander sans honte se voient en collaboration - plutôt qu’en compétition- avec le monde.

Demander de l’aide en éprouvant de la honte dit : 

Tu as le pouvoir sur moi.

Demander avec condescendance dit : 

J’ai le pouvoir sur toi. 

Mais demander avec gratitude dit : 

On a le pouvoir de s’entraider.

La générosité du texte tient notamment aux personnages secondaires, qui vivent sous nos yeux l’espace de quelques paragraphes. Ça parle des gens que l’on croise cinq minutes dans la rue et nous marquent pour une vie pour le meilleur ou le pire, ceux qui nous aident alors que rien ne les y oblige, ceux dont l’histoire modifie quelque chose dans notre vision des choses, ceux qu’on aime sans oser se l’avouer, ceux qui sont nos mentors, nos amants, nos camarades ; ils sont tous là avec des vies qui dépassent la fiction. À travers l’histoire d’Amanda Palmer, on rencontre toutes ces personnes et on reçoit un peu de leur vision du monde, de leur sagesse et tendresse. Il y a des anecdotes qui m’ont fait glousser toute seule ; et plusieurs histoires qui laissent un “gloups” coincé au fond de la gorge. 

On navigue entre les mémoires et l’essai ; mais ce qui s’imprègne finalement c’est un état d’esprit. Celui d’une confiance profonde en ce que sont les gens, une confiance qui n’a rien de philosophique ou théorique puisque l’autrice a passé toute sa vie à la mettre en pratique - littéralement, en oeuvre(s). Rien de théorique non plus parce que que ce livre, à sa manière, est une marque de confiance au lecteur : tiens, je crois en toi aussi ; je pense que tu comprendras et que tu feras tourner.

Chaque jour, nous faisons le choix, d’innombrables fois, de demander ou de se détourner les uns des autres. On se demande si c’est exagéré de demander au voisin de nourrir le chat. On se détourne d’un partenaire et on éteint la lumière plutôt que de demander ce qui ne va pas. 

Demander de l’aide  requiert de l’authenticité, et de la vulnérabilité. 

Ce qui demandent sans peur apprennent à dire deux choses, à voix haute ou en silence, à ceux qui leur font face : 

Je mérite de demander

et

Tu as le droit de dire non. 

Parce que la demande qui est soumise à condition ne peut pas être un cadeau.

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The Art of Asking, or How I Stopped Worrying and Let People Help, Amanda Palmer, éditions Piatkus (V.O. anglaise). Une édition française de The Art of Asking est prévue (Amanda Palmer a même déclaré qu’à ce moment, elle viendrait signer dans l’hexagone) (Source : cet article de Daily Mars de 2014 - pas trouvé d’autres infos, si quelqu’un en a, je prends !:))

G.C.

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