L'art de perdre, Alice Zeniter

L'art de perdre, Alice Zeniter

Ali a grandi et vécu dans la montagne en Kabylie au début du siècle. Il a combattu pendant la seconde guerre mondiale. Devenu un prospère patriarche, il se sentait bien loin des agitations politiques. Mais alors que le FLN visite le village, et que les militaires français lui demandent des comptes, il fait des choix - ou plutôt des demi-choix, des incapacités de choix. A travers sa vie et celle de ses descendants, toute une Histoire s’écrit.

Naïma est notre point d’entrée dans cette histoire. L’histoire, c’est celle de sa famille : trois générations dont le récit commence en Kabylie dans les années 50, jusqu’à nous mener au Paris contemporain. Mais si Naïma nous ouvre la porte vers ces histoires, elle en est absente et se fait oublier.

Elle est notre point d’ancrage : on sait que l’on parviendra jusqu’à elle, mais après combien de détours ? Très vite, nous sommes plongés dans le passé, un passé auquel elle même n’a pas accès, qu’elle ne peut pas se représenter. La narratrice omnisciente joue avec ce décalage, présence presque invisible d’abord entre Naïma et nous, mais dont on perçoit le scintillement de loin en loin, à mesure que l’on avance.

Condensées dans le temps du roman, trois, quatre époques se succèdent. Elles prennent toute leur ampleur chacune à leur tour dans l’imaginaire du / de la lecteurice. J’étais en Kabylie à la fin des années 1950 ; adolescent en Normandie dans les années 1970 ; dans un vernissage du Paris de notre époque. Au cours de cette histoire où l’Histoire s’en mêle constamment, le récit ne recule ni devant le beau, ni devant l’horrible.

On a le vertige à toucher du doigt, incarnée dans chacun des personnages, une Histoire extrêmement récente. De la guerre d’indépendance en Algérie aux événements les plus contemporains à Paris, Alice Zeniter retisse une Histoire sensible, un point de vue multiple et unifié, créé un récit là où il y avait des silences.

Cette Histoire s’incarne dans chaque génération ; et son ombre portée teinte jusque les époques les plus récentes, même lorsque son récit originel a été perdu. La psyché individuelle et collective reste marquée par des événements dont elle ignore parfois tout, volontairement ou non. Chaque âge trouve à se redéfinir, à l’articulation entre les singularités personnelles et la destinée collective.

Comment l’identité d’un pays se déconstruit et reconstruit-elle - et comment cela influe-t-il sur l’identité de chacun ? Quelle liberté a-t-on d’être soi ?

Il y a eu un point de bascule dans le roman à partir duquel j’étais emportée. L’intrication du particulier et du collectif est finement tissée, avec un équilibre et un sens du rythme magnifiques. C’est oeuvre de recherche historique nécessaire ; mais surtout recherche de compréhension humaine au travers du romanesque. Victime, bourreau ? Humains ?

A de nombreuses reprises, une tournure, une image font prendre une pause. L’analyse sur la nature de la lumière en Algérie et en Normandie par exemple. On la savoure parce que c’est à la fois poétique et très juste. « Je n’y avais jamais pensé… c’est beau. » Mais ce ne sont pas des effets de phrase : plutôt une manière d’incarner un détail concret. La narration avance sans s’appesantir, mais régulièrement, elle fait excursion par un détail concret qui raconte, en deux ou dix phrases, l’essence d’un lieu ou d’un personnage.

G.C.

L’art de perdre, Alice Zeniter. Flammarion / Albin Michel, 2017

Alice Zeniter est née en 1986. Elle a publié quatre romans, dont Sombre dimanche, prix du livre inter, prix des lecteurs de L’Express et prix de la Closerie des Lilas, et Juste avant l’Oubli, prix Renaudot des Lycéens. Elle est dramaturge et metteuse en scène. L'Art de Perdre a été récompensé par une demi-douzaine de prix littéraires, dont le Goncourt des lycéens en 2017.

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