Trente trois monstres, Lidia Zinovieva-Annibal

Trente trois monstres, Lidia Zinovieva-Annibal

Court, esthétique et mystérieux. Ce roman russe paru en 1907 fit scandale à son époque. Il fut un temps censuré parce qu’il évoquait la relation entre deux femmes. Mais comme il ne contenait rien d’explicite ni d’outrageant, l’interdit fut levé.

Véra, comédienne adulée, tombe amoureuse de la narratrice. Alors qu’elle allait se marier, celle-ci abandonne fiancé et famille pour être avec elle. Le temps de leur relation, elle tient un journal. A travers l’innocence de sa narration, on sent sa beauté inconsciente, sa jeunesse fascinée par la dimension tragique de son amante. Pourtant Vera semble pressentir, et presque préparer, une fin inévitable à leur histoire.

« Pourquoi suis-je allée, le matin de mon mariage, à ce rendez-vous chez Véra, ici, dans cette pièce qui avait été auparavant sa chambre à coucher… ?

Véra m’accueillit couchée dans son lit, malade, après avoir pleuré follement toute la nuit. Elle parlait d’une voix qui était désagréable - dans sa chambre, pas sur la scène -, blanche et âpre, sans beauté :

- Tu dois les quitter. Tu n’es pas à eux. Je t’apprendrai à être toi-même. Je te ferai belle, car je suis belle. Avec moi tu seras une déesse… »

Si on s’autorise l’anachronisme, l’événement pivot est une manifestation du « male-gaze ». Il esquisse le revers de l’esthétisme, le revers du charme des ateliers de peintres fin de siècle. Là où d’autres soulèvent le pan d’une robe, il soulève le coin d’une toile pour regarder de l’autre côté.

Qui regarde qui ? Tant qu’elles sont dans leur chambre, la narratrice regarde Véra, éperdue d’admiration ; Véra l’enveloppe dans un regard de Pygmalion incertain. Et hors de ce lieu clos, combien de temps échappent-elles au regard des hommes ? Lorsque ce regard extérieur se pose sur l’une ou l’autre, que change-t-il ?

« 18 janvier

Je suis un enfant : mi-garçon, mi-fille avec les premières rondeurs et les lignes, oubliées depuis l’enfance, allongées et maigres des jambes et des bras. Véra le répète à tout bout de champ.

Véra est ridicule et grandiose. »

G.C.

Trente-trois monstres, Lydia Zinovieva-Annibal. Traduit du russe par Jacques Imbert. Editions Harpo & Héros-Limite, 2009. Parution originale : 1907.

Lydia Zinovieva-Annibal est née le 1er mars 1866 d’une famille noble. Elle grandit à Saint-Pétersbourg, étudie en Allemagne, voyage en Europe. Avec son second mari, Viatcheslav IVanonv, ils tiennent salon dans leur appartement de Saint-Pétersbourg qu’on appellera « la Tour ». Dans ce salon littéraire se côtoient les poètes Anna Akhmatva, Goumilev, Blok ; se tiennent des débats philosophiques et mystiques ; et un culte est voué à Dionysos. Lydia Zinovieva-Annibal publie deux récits en 1904, Le Mal inéluctable et Les Anneaux. Puis, en 1907 paraît Trente-trois monstres qui est un temps interdit. Le roman « peut être qualifié de littérature féministe et Lydia Zinovieva-ANnibal l’un des premières écrivains féministes de Russie. D’aucun(e)s la considèrent comme le porte-parole d’un féminisme éthico-esthétique ». (Irinia Léopoldoff-Martin)

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