Valérie Manteau, Calme et tranquille - Chronique de Claire Augé

Valérie Manteau, Calme et tranquille - Chronique de Claire Augé

C’est un texte qui ne peut laisser indifférent, retourne le ventre et saisit parfois, au détour d’une page, par surprise aux larmes… ou aux rires. Le texte est écorché, vif, incisif. Témoignage brûlant d’une plaie ouverte.

« Ça commence bien.

Crises délirantes. Tremblements. Vomissements interminables. Larmes  »

L’œuvre s’ouvre sur la découverte bouleversante dans un accès de fièvre d’une mise en scène de 4h48 de Sarah Kane à Brazzaville. Cette ouverture donne le ton du texte à venir : un coup de poing. Et nous restons saisis face à ces mains ensanglantées. Si l’autrice écrit que le théâtre refuse l’innommable, il semble que son roman crie cet innommable dans ses silences, tapis derrière les nombreux points, dans un rythme haché, presque haletant. . Il laisse entendre l’indicible, l’incompréhension, la détresse. Sans mot dégoulinant de pathos. Dans une réalité amère et crue.

« J’envoie un SMS à Charb : Réponds que tu vas bien stp. Et je ne sais pas quoi faire de plus. Dans le bureau Laure et Yamina font des têtes pas possibles. Je m’assois, on attend. Le téléphone inutile à la main. Des appels du Québec, de je ne sais où, des gens qui cherchent des infos et qui n’en ont pas.

T’as appelé Pelloux ?

Je n’y ai pas pensé. Il doit être submergé par les journalistes aussi.

J’essaie, ça sonne, ça décroche.

Ouverture de la trappe.

Un long hurlement. Jamais entendu cette voix.

Ils sont morts, Valérie ils sont tous morts.

Qui est mort ?

Tous, tous. Charb est mort. »

Ce roman est la confidence autobiographique de l’irruption de la violence dans l’univers d’une jeune femme. Valérie Manteau est dans les bureaux de Charlie Hebdo de 2009 à 2013. Derrière la violence intime et personnelle, cette déflagration de violence sur les siens, nous la connaissons. Nous l’avons vécue sur un autre mode, à d’autres horizons. Nous la reconnaissons. Le lecteur devient personnage de cette œuvre et dialogue avec elle dans les marges du texte. La thérapie littéraire de l’écriture se double de la lecture thérapeutique : le roman offre des mots à ceux qui n’en ont pas. Avec humour.

« Le psy :

Et vous trouvez ça drôle ?

Moi :

Ha oui. J’adore. J’aime l’humour noir, je lui trouve des qualités vitales. »

On rit entre les lignes. On entend les rires de Charlie Hebdo, on est saisi d’effroi à la lecture de scènes de vie, on rencontre Charb et jamais on ne sombre dans l’écriture élégiaque. La pensée et l’écriture se tissent dans des dialogues : dialogues avec les amis et les proches, de Marseille à Istanbul et dialogues avec des œuvres littéraires. A travers le récit du quotidien de cette jeune femme aux pieds brûlés d’avoir trop erré dans sa souffrance, on circule dans l’œuvre comme dans une confidence au milieu de textes connus. L’œuvre devient un palimpseste littéraire et de sentiments écorchés

« Je danse au bord du canal, je chantonne des phrases de Beckett comme une comptine.

Le fanal est dans le canal,

Les grains s’ajoutent aux grains, un à un, et un jour, soudain, c’est un tas, un petit tas, l’impossible tas ;

Je suis ivre morte sur le canal Saint-Martin. »

Derrière la violence, l’espoir et la vie sont là, célébrés. Ce roman semble être l’expression d’un espoir sourd et rauque. Derrière le récit d’une chute, d’une violence assourdissante, on cherche surtout à se relever, en tombant, vacillant, en errant, en glissant de bras en bras, en s’envolant vers un amant, en avançant dans les rues d’ « Istanbul impassible ».

« Comme dirait Beckett,

A moi

De jouer

Ouverture de la trappe. »

Claire Augé

Valérie Manteau, Calme et tranquille. Le Tripode, 2018.

Valérie Manteau est une jeune autrice, journaliste et éditrice française qui vit entre Marseille et Istanbul. Elle a participé à Charlie Hebdo de 2008 à 2013. Son deuxième roman "Le sillon" a reçu le prix Renaudot en 2018.

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