Je voudrais qu'on m'efface, Anaïs Barbeau-Vallette - Chronique de Claire Augé

Je voudrais qu'on m'efface, Anaïs Barbeau-Vallette - Chronique de Claire Augé

A Hochelaga-Maisonneuve, on rencontre Roxane, Mélissa et Kevin. Trois enfants qui luttent dans la tempête du quotidien, mal de mères et pères à la dérive. Trois enfants qui rêvent de liberté, d’horizon, de Saint-Laurent et de Russie. Les courts chapitres entremêlent dans un montage alterné cinématographique les vies de ces enfants, comme si, si l’on demeurait avec eux trop de lignes, ils s’effaroucheraient et quitteraient le texte. Le lecteur a ainsi l’impression d’apprivoiser ces enfants, écorchés par la vie. En manque d’adultes, en manque de Super-héros. Alors, le lecteur ne peut que les observer, stupéfait, eux qui crient leur désir de liberté et s’accrochent, forts et positifs, nouveaux héros, tambour battant sur une mélodie de Vivaldi, à la vie. Ici, on n’a pas le temps de pleurer ; on ramasse les bouteilles vides, on essaye de démarrer la machine à laver, on fouille les placards pour trouver de la mayonnaise pour le repas. Anaïs Barbeau-Lavalette évoque ces enfants comme des « petits battants du quartier » qui « jettent une nouvelle lumière sur le monde » et cela sonne juste.

L’écriture est incisive et pudique ; elle laisse la poésie s’infiltrer dans ses silences : les rues de Montréal entre le coin des prostituées, le garage, l’Armée du Salut et l’école s’imposent.

Le Bloc est le plus haut de la rue. Y dépasse les autres maisons.

Du dernier étage, tu vois jusqu’à Notre-Dame.

C’est la seule affaire que Roxane aime de ce quartier-là. De sa chambre, elle peut voir loin.

Jusqu’au fleuve.

Jusqu’au bout du monde.

Dans cette ville où le froid ne cesse de mordre, la langue du quartier s’élève. Le lecteur français se trouvera grisé, intrigué face à cette langue exotique, si éloignée de celle des banlieues métropolitaines. Ici, se mêlent aux expressions de la pauvreté des expressions québécoises. Il faut se laisser porter par le rythme et le sens apparaîtra, clair et incisif : cri de liberté, cri de détresse, cri d’espoir dans une réalité crue. Lumineux. Simple et honnête. Sans pathos. Réaliste.

- T’as-tu faite tes devoirs ?

Pas le goût d’te parler, ça dit dans sa tête. Pas le goût. Pas le goût. Pas le goût.

Retourner dans sa chambre. Vite.

- Hey ! Parle à ta mère, crisse.

- Ben là, m’man…

- Tu veux pas m’parler ?

Elle a la voix qui dégouline.

- …

- Ben c’est ça, tabarnak… Sèche toute seule.

- Louise, ta gueule !

Lui, crachant sa fumée.

Je voudrais qu’on m’efface est une lecture qui s’ancre en nous. On referme le livre étonné d’avoir découvert à travers cette petite fenêtre un monde poétique et pudique où derrière les cris de souffrance étouffés on demeure stupéfait face à une telle force et un tel courage.

Anaïs Barbeau-Lavalette est une réalisatrice québécoise talentueuse. Je voudrais qu’on m’efface est son premier roman ; paru en 2010, il a été finaliste au Prix des Libraires du Québec en 2011. En France, son dernier roman La femme qui fuit se trouve facilement ; Je voudrais qu’on m’efface paraît indisponible. Si vous arrivez à dénicher cet ouvrage, n’hésitez pas : je crois qu’il ne faut pas qu’il s’efface.

Claire Augé

Je voudrais qu'on m'efface, Anaïs Barbeau-Vallette. Editions Fides, 2012.

Valérie Manteau, Calme et tranquille - Chronique de Claire Augé

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