L’art du présent, entretiens avec Fabienne Pascaud Ariane Mnouchkine

L’art du présent, entretiens avec Fabienne Pascaud Ariane Mnouchkine

« Mais l’essentiel pour l’acteur est peut-être plus simple encore. Être au présent, renoncer à tout ce qu’il a pu prévoir pour saisir en scène tout ce qui lui arrive. Dans l’instant. Pour l’acteur et son personnage, il y a une vie antérieure, mais il n’y a pas de passé psychologique, et pas d’avenir prévisible. Juste le présent, l’acte présent. Le théâtre est l’art du présent. » (p.85)

Envie de vous partager ce livre que je suis en train de relire. Je l’avais lu pour la première fois il y a cinq ou six ans. J’en avais recopié de nombreux passages, et offert un exemplaire. Récemment, l’idée de le relire a ressurgi dans mon esprit, comme une ancre à un moment de flottement. J’ai retrouvé un exemplaire et m’y suis replongée. Ce texte est pour moi un véritable art poétique et manifeste d’une vie dédiée au théâtre ; lequel est lui-même tout entier poésie, et tout entier regard engagé dans le monde.

« Quand la scène, enfin, vous semble-t-elle juste ?

- Une émotion naît. Et il faut faire confiance à ses émotions, comme dit Ingmar Bergman. De toute façon, à quoi d’autre se fier ? Quand, tout à coup, ce qui se passe en scène me touche et révèle ou réveille la réalité endormie. La vie est là. » (p.87)

Ariane Mnouchkine fait partie des femmes qui ont ancré en moi l’idée qu’on peut diriger ses efforts pour vivre tout ensemble sa passion, ses convictions et ses talents. Que lorsqu’on a une vision chevillée au corps, on déplace des montagnes ; on entraîne les gens ; et on crée quelque chose de beau. À vingt-quatre ans, elle crée le théâtre du Soleil : il a fêté ses cinquante ans en 2014. Elle en est toujours la metteuse en scène.

« - C’est quoi, être exact au théâtre ?

- Ne raconter de bobards sur rien ! Ni sur la grande Histoire, ni sur la petite, sur rien. Mais si l’on introduit cette exigence trop tôt, si on s’interdit trop tôt le flou artistique, on inhibe tout le monde. À un moment donné, l’exactitude devient fertile. Il faut sentir ce moment. » (p.88)

J’avais eu la chance de voir, à quinze ans, la pièce « Le Dernier caravansérail ». C’était six heures de beauté, de rapport poétisé au monde, d’exigence théâtrale et d’engagement dans la réalité. Elle-même était présente et nous avait fait cadeau d’une séance de questions-réponse. Depuis, j’ai eu la chance de voir plusieurs autres des créations du Soleil.

Dans sa troupe, il y a quelques règles qui m’ont toujours frappée. Chacun.e est payé le même salaire, qui n’évolue qu’à l’ancienneté. Lors d’une création, aucun rôle n’est distribué à l’avance. Pendant des semaines voire des mois, les comédiens travaillent par improvisations, s’emparant de tous les rôles, s’échangeant les trouvailles, partageant la compréhension du texte et des situations. Petit à petit émergent des affinités particulières entre un comédien et un personnage et la distribution se fait. Parfois, c’est dur pour certain.e.s, dit Ariane Mnouchkine. Il faut laisser son ego au vestiaire. Au sein de la troupe, les tâches ménagères tournent et chacun en a sa part. C’est une vraie incarnation de la vie en communauté, structurée autour d’une démarche artistique.

« Le travail collectif est tout sauf un travail égalitariste. Il y a ceux qui mènent, qui inventent, à tous points de vue, et ceux qui sont moins expérimentés, ou moins en forme, et qui suivent, mais qui sont aussi indispensables.

Au Soleil, on apprend sans honte à travailler par imitation comme dans les théâtres orientaux. Quand un comédien fait une proposition juste, nul n’hésite à s’en inspirer, à la copier même s’il le faut, pour améliorer son jeu. Ainsi, un acteur-locomotive peut entraîner des comédiens moins avancés peut entraîner des comédiens moins avancés dans plusieurs rôles et les suivre de l’oeil durant toutes les répétitions. Cela évite à tous de s’accrocher à la psychologie d’un personnage et de se contenter de ce qu’ils ne trouvent qu’en eux-mêmes. Du coup, l’émulation s’accroît, et l’exigence. Il s’agit pour chacun de placer chaque jour la barre plus haut.

Chacun apporte ce qu’il est capable d’apporter. Le beaucoup de certains, et le petit peu des autres. Sans modestie, voilà ce que j’appellerais l’acquis du Soleil. Le reste étant toujours la page vierge. » (p.89)

Dans ce recueil d’entretiens conduits par Fabienne Pascaud, Ariane Mnouchkine raconte, dans l’ordre ou le désordre, l’histoire du théâtre du Soleil, les valeurs qui l’animent, les crises traversées, ce qu’est le théâtre ; mais aussi son rapport à l’engagement militant ou encore aux événements de politique nationale et internationale. Pour moi, c’est une mine d’or. Parce qu’on a le sentiment qu’il n’y a aucune once de passivité dans la manière dont vit Ariane Mnouchkine. C’est une vie profondément active, dans le sens le plus noble : une vie totalement choisie, d’efforts guidés par une intention et une vision sans cesse réaffirmée.

« - Si vous vous sentez souvent « trop peu intelligente », en quoi consiste alors votre force ?

- La ténacité, et la confiance, je crois. Et je crois que c’est par la confiance que j’arrive à unir les gens, quand j’y arrive. » (p.124)

G.C.

L’art du présent, entretiens avec Fabienne Pascaud, Ariane Mnouchkine. Actes Sud collection Babel, 2016.

Ariane Mnouchkine, née le 3 mars 1939 à Boulogne-Billancourt, est metteur en scène de théâtre et animatrice de la troupe qu'elle a fondée en 1964, le Théâtre du Soleil. Elle est également scénariste et réalisatrice de films.

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