Une Chambre à soi, Virginia Woolf

Une Chambre à soi, Virginia Woolf

Virginia Woolf créé par sa réflexion un véritable espace de pensée. Un espace libre : elle ouvre par ses phrases un pan de rideau du réel. Derrière la scène où l’on se campe et où l’on fait preuve de nos talents oratoires et jugements, elle s’intéresse aux coulisses. Elle le fait avec une honnêteté intellectuelle, un détachement spirituel, et un art de l’écriture qui rendent service à l’esprit du lecteur.

C’est simple. Elle parvient, d’un discours, à faire un roman, à faire un essai. Tout se noue, parce que tout est lié. On voit un esprit en marche. Comment aborder cette grande question - qui est celle qui ouvre l’essai - des « Femmes et du roman » ? Voilà ce qui initie le mouvement. On part de tout petit, de presque rien : un bon repas à Oxford. On la suit tandis qu’elle arpente les rues et observe les lieux qui lui sont interdits parce qu’elle est une femme. La chapelle. Le gazon. Certaines bibliothèques sans lettre de recommandation. Elle ne s’en offusque pas : elle raconte. Elle observe. Ah tiens, qu’est-ce que cela provoque ?

Comment analyser cette grande question, elle qui n’a pas suivi d’études, qui ne sait pas comment monter de toute pièce une dissertation, qui ne peut suivre que son instinct, son esprit affûté et une méthode approximative ? Elle finit par se rendre à la bibliothèque ; et compulse ce que les hommes écrivent des femmes. Partage son étonnement, sa curiosité sans borne à lire combien les femmes sont omniprésentes dans les écrits des hommes.

Elle poursuit son enquête - mais presque en la regardant de côté, avec une politesse de l’esprit qui montre sa justesse tout en acceptant la critique. C’est une aventure que cette enquête.

Elle ouvre un livre écrit par une femme ; et cherche à étudier l’effet de l’écriture sur son esprit. Beaucoup de livres écrits par des femmes, dit-elle, ont pêché par excès de biographie. Un.e écrivain.e, songe-t-elle, un grand esprit, est androgyne. Il ne s’identifie pas à son sexe. Il regarde et raconte sans avoir d’agenda. Les hommes, tout autant que les femmes, peuvent tomber dans le « piège » de s’identifier à leur sexe ; notamment depuis que les femmes ont fait bouger les lignes. Ils peuvent produire alors de la pensée, de la critique, mais rien qui tienne le cours du temps ; pas cette sorte d’écriture qui libère l’esprit à chaque phrase.

Et sa conclusion, qu’elle nous livre dès l’entrée, est celle, bien connue, que la question des femmes et du roman doit s’aborder d’abord par l’angle matériel. Pour écrire - comme ce fut le cas pour elle-même - ; pour créer avec ce détachement d’esprit qui permet de faire advenir la fiction ou la poésie ; il faut des conditions matérielles. C’est-à-dire, une chambre avec un verrou, qui autorise la solitude ; et 500 livres de rentes qui permettent la liberté. Car ces conditions matérielles sont le socle de la liberté intellectuelle qui elle-même est le berceau de la poésie.

Son ouverture, dans ce discours adressé à des femmes, est simple : soyez vous-mêmes. Instruisez-vous, emparez-vous des droits récents que vous venez d’acquérir et si vous avez la chance de bénéficier de ces conditions matérielles, écrivez. Sur n’importe quel sujet, dans n’importe quel format ; écrivez, car vous rendrez un service. Vous nourrirez les lectrices et lecteurs, mais aussi les autres livres. Sans vous soucier de gloire, d’impact, et surtout pas d’influencer le monde, mais en cherchant l’authenticité de qui vous êtes : vous serez sûre alors d’avoir travaillé à quelque chose qui vaut la peine.

Lire ça, pour moi, c’est comme de se baigner dans l’océan. Je me sens connectée à une réalité plus grande et très immédiate, faite de sensations multiples, de pressentiments de mystères - poissons, coraux, coquillages - qui prennent dès qu’on les a en main, galets précieux qui se présentent au marcheur comme par hasard, le double attribut de l’évidence et de la beauté.

Aussi, la traduction française de Clara Malraux m’a paru très agréable à lire.

G.C.

Une chambre à soi, Virginia Woolf. Traduit de l’anglais par Clara Malraux. Editions Denoël, 1997, 1992 pour la traduction française. Editions 10/18 2018.

Virginia Woolf, née  le 25 janvier 1882 à Londres et morte le 28 mars 1941à Rodmell (Royaume-Uni), est une femme de lettres anglaise. Dans l'entre-deux-guerres, elle est une figure marquante de la société littéraire londonienne et un membre central du Bloomsbury Group, qui réunit des écrivains, artistes et philosophes anglais. Les romans Mrs Dalloway (1925), La Promenade au phare (1927) et Orlando (1928), ainsi que l'essai féministe Une chambre à soi (1929) demeurent parmi ses écrits les plus célèbres. En 1941, à l'âge de 59 ans, elle se suicide par noyade dans l'Ouse, près de Monk’s House, dans le village de Rodmell, où elle vivait avec son mari Leonard Woolf.

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