Dans l'asile de nuit suivi de Lettres de ma prison, Rosa Luxemburg

Dans l'asile de nuit suivi de Lettres de ma prison, Rosa Luxemburg

Révolutionnaire allemande née en Pologne, Rosa Luxemburg s’engagea en politique très tôt. En 1916, elle fonda avec Karl Liebknecht et Clara Zetkin, le mouvement spartakiste, qui deviendra le Parti communiste allemand deux ans plus tard. Son activité militante lui valut plusieurs séjours en prison. Après avoir tenté de soulever Berlin début 1919, elle sera arrêtée et assassinée.

Le recueil s’ouvre avec « L’asile de la nuit », un texte de 1912. Texte sans concession à l’égard des puissants, il prend sa source dans un fait divers dramatique : des sans-abris à l’asile de nuit ont été victimes d’une intoxication massive.

« Brusquement le spectre horrible de la misère arrache à notre société son masque de correction te révèle que cette pseudo-honorabilité n’est que le fard d’une putain. Brusquement sous les apparences frivoles et enivrantes de notre civilisation, on découvre l’abîme béant de la barbarie et de la bestialité. »

Sa parole a une force invocatoire puissante au service des sans-voix. Et on se sent vivre toujours dans la même société que celle qu’elle dénonce.

La deuxième partie, les Lettres de ma prison, est en bonne voie pour faire partie de mes livres de chevets. Ce genre de correspondances où s’écrit une âme, une sagesse d’être au monde, et la beauté d’une langue. Écrivant à son amie dont elle se languit de la présence et de la conversation, elle lui parle de la vie qu’elle observe autour d’elle. Depuis l’une de ses cellules, elle a accès à un petit jardin. Elle en observe chaque caillou, brin d’herbe et se fait des amis parmi les oiseaux.

Lorsque cet accès à un espace extérieur lui est enlevé après un transfert de prison, elle écrit au sujet de sa vie intérieure et des rêveries qui ont la place de se développer dans la nuit. Face au chagrin que l’on sent être en creux être celui de son amie, elle lui envoie la joie intérieure inépuisable dont elle est emplie. Observer ce qui nous entoure, lui écrit-elle en substance, est la voie de l’émerveillement.

« Je crois que le secret n’est en rien d’‘autre que la vie même ; l’obscurité profonde de la nuit est belle et douce comme du velours, si on sait bien la regarder. Et dans le craquement du sable humide, sous les pas lents et lourds de la sentinelle, la vie chante pour qui sait l’entendre. À de pareils moments, je pense à vous et voudrais tant vous passer cette clef enchantée, afin que vous puissiez dans toutes les situations sentir ce qu’il y a de beau et de joyeux dans la vie, afin que vous aussi viviez dans l’enchantement et marchiez dans la vie comme sur une prairie diaprée. Loin de moi l’idée de vous offrir des joies imaginaires et de prêcher l’ascétisme. Je vous souhaite des joies réelles et sensibles. Je voudrais seulement vous communiquer aussi mon inépuisable joie intérieure, afin que je sois tranquille à votre sujet, et que vous puissiez traverser la vie enveloppée d’un manteau brodé d’étoiles, et qui vous protège de tout ce qu’il y a de mesquin, de trivial, d’angoissant dans l’existence. » (Breslau, mi-décembre 1917)

D’une empathie qu’elle qualifie elle-même de presque maladive, elle lui décrit des scènes d’animaux blessés, ou brutalisés par des homme - et s’en trouve affectée comme de voir un enfant vulnérable face à la cruauté.

« Pendant qu’on déchargeait la voiture, les bêtes restaient impassibles et épuisées, et l’une d’elles, celle qui saignait, regardait tristement devant elle. Toute sa figure et ses grands yeux noirs si doux avaient l’expression d’un enfant qui aurait beaucoup pleuré, d’une enfant qui aurait été puni sévèrement sans savoir pourquoi et qui ne sait plus comment faire pour s’échapper aux tourments et à la violence brutale. J’étais devant l’attelage, et la bête blessée me regardait ; les larmes me jaillirent des yeux - c’étaient « ses » larmes. » » (Breslau, mi-décembre 1917)

Je me suis sentie visée par l’expression des « citadins barbares » qui ignorent le nom des arbres et des animaux qui les entourent.

« Il y a des gens qui, depuis des dizaines d’années, habitent cette rue plantée d’ormes, et quine se doutent pas de quoi a l’air un orme en fleurs ; on rencontre le même manque de curiosité à propos des animaux. Au fond, la plupart de ces citadins sont de vrais barbares… » (Breslau, le 12 mai 1918)

Les visions qu’elles convoquent sont des abris de sagesse dans un monde de brutes.

« « À quelle fin ? » voilà une question qui n’a rien à faire avec une conception de la totalité de la vie et de ses forces. À quelle fin y a-t-il des mésanges en ce monde ? Je l’ignore. Mais je me réjouis qu’il y en ait… »

G.C.

Dans l’asile de la nuit, Suivi de Lettres de ma prison, Rosa Luxemburg. Préface de François L’Yvonnet. Carnets de l’Herne, 2007.

Révolutionnaire allemande, Rosa Luxemburg est née en Pologne dans une famille de commerçants juifs aisés. Très tôt, elle s’engage dans la lutte politique. Installée en Allemagne (dont elle adoptera la nationalité en 1898), elle s’oppose au “révisionnisme” de Bernstein et marque son désaccord avec Lénine sur l’organisation du Parti. Son activité militante incessante, sur tous les fronts d’Europe, lui vaut plusieurs séjours en prison. Avec Karl Liebknecht et Clara Zetkin, elle crée en 1916 le mouvement spartakiste, qui deviendra en 1918 le Parti communiste allemand (KPD). Le 5 janvier 1919, les spartakistes tentent de soulever Berlin. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht seront arrêtés et assassinés. Dans les mois qui suivent, le mouvement spartakiste sera écrasé dans le sang par les sociaux-démocrates.

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