Les cinq sexes, Anne Fausto-Sterling

Les cinq sexes, Anne Fausto-Sterling

Pourquoi n’y aurait-il que deux sexes ? L’essai d’Anne Fausto-Sterling interroge notre binarité en matière de genre, en s’appuyant sur le cas des personnes intersexes. Un livre très court et percutant pour s’éduquer sur les problématiques liées à l’intersexuation, et plus largement à notre manière d’aborder les genres.

Cet essai, paru en 1993 en anglais, et n’a été traduit que récemment en français, en dépit de la forte résonance qu’il a eue à sa sortie aux États-Unis. La préface de Pascale Molinier permet de re-situer le contexte historique de sa publication et de son impact. Il a été suivi, en 2000, d’un second article d’Anne Fausto-Sterling, « Les cinq sexes, revisités ».

L’idée qu’il y a une distinction à opérer entre sexe (biologique) et genre (identité sociale construite) est aujourd’hui bien ancrée. Pour autant, on reste encore dans l’optique qu’il n’existerait, au niveau biologique, que deux sexes - mâles et femelles. La biologiste Anne Fausto-Sterling s’appuie quant à elle sur le cas de personnes nées avec des attributs mixtes pour réinterroger cette binarité.

Le concept de « genre » tel qu’employé en psychologie n’a pas seulement été descriptif pour l’autrice ; mais « a été surtout opératoire en tant que concept normatif, outil pour la disciplinarisation des corps et des psychés. » (p.24)

Elle s’appuie sur le cas des personnes qu’on appelait les « hermaphrodites », et qui se sont rebaptisées intersexes dans les années 1990, pour étudier le recours normatif au genre par la médecine.

Anne Fausto-Sterling souligne que le traitement de l’intersexuation est en effet un exemple de ce que Michel Foucault appelle le bio pouvoir. La position majoritaire de la médecine à l’égard des personnes intersexes a consisté à vouloir les faire rentrer absolument dans l’une ou l’autre des catégories reconnues de genre - féminin ou masculin.

Et ce, au prix souvent d’opérations chirurgicales lourdes et irréversibles avant qu’iels ne puissent donner leur consentement (avant l’âge de 18 mois). L’intégration sociale et l’épanouissement personnel ne peuvent se faire, dans la logique qui sous-tend cette approche, qu’au travers de cette conformation - physique et mentale - à l’un des deux sexes reconnus.

Or, prenant example sur certains cas documentés, Anne Fausto-Sterling conteste que cette voie soit réellement la garantie de l’épanouissement personnel. Elle convoque des histoires d’individus qui, ayant réussi à passer entre les mailles du filet médical et ainsi pu conserver toutes leurs caractéristiques, ont vécu des vies riches en s’appuyant aussi bien sur leurs attributs mâles et femelles.

À l’inverse, des personnes à qui un genre a été assigné à la naissance en dépit de leurs caractéristiques intersexes, peuvent paraître s’être intégrées - le critère de « réussite » d’une attribution de genre devenant le mariage hétérosexuel - mais vivent par ailleurs parfois un mal-être profond.

Si l’on pense que seule l’identification certaine à un des deux sexes reconnus par la société est la voie du succès, alors la médecine atteint son but, analyse-t-elle. Mais dans le même temps, on peut voir ces mêmes avancées médicales « non pas comme un progrès, mais comme une sorte de discipline. Le corps des hermaphrodites est indiscipliné. »

Indiscipliné, en ceci qu’il n’intègre pas les classifications binaires ; mais finalement, en quoi est-ce un problème ? Quand on cherche à discipliner ce corps qui n’admet pas la binarité, est-ce pour son bien à lui, ou pour préserver les normes de genre acceptées par son entourage et sa société ?

Dans Les cinq sexes, Anne Fausto-Sterling proposait donc d’intégrer de nouvelles catégories : les « herms », qui possèdent un testicule et un ovaire (les organes producteurs de spermatozoïdes et d’ovules, aussi appelés « gonades ») ; les « merms », les » pseudo-hermaphrodites masculins, qui possèdent des testicules et certains aspects de l’appareil génital féminin, mais pas d’ovaires ; les « ferms », les pseudo-hermaphrodites féminins, qui possèdent des ovaires et certains aspects de l’appareil génital masculin, mais pas de testicules. Mais au-delà de ces catégories, elle proposait alors de voir le genre comme un continuum plus qu’une notion binaire.

Cependant en 2000, elle publie une version « revisitée » de son essai de 1993, où elle envisage un affranchissement plus radical des catégories de mâle et femelle. Les genres ne seraient ainsi pas situés dans un continuum dont masculin et féminin seraient des extrémités, mais chacun manifesterait une combinaison unique des différentes composantes du genre - au niveau cellulaire (expression d’un gène spécifique), anatomique (organes génitaux et caractères sexuels secondaires), et social (construction de genre).

« Il peut sembler naturel de considérer que les intersexes et les transgenres vivent à mi-chemin entre les pôles mâles et femelles, mais cela reviendrait à voir ces deux catégories, le masculin et le féminin, comme les deux extrémités d’un continuum. Il est plus juste de conceptualiser le sexe et le genre comme différents points dans un espace multidimensionnel. »

G.C.

Les cinq sexes, pourquoi mâle et femelle ne sont pas suffisants, Anne Fausto-Sterling. Publications originales 1993 et 2000. Traduit de l’anglais par Anne-Emmanuelle Boterf. Préface de Pascale Molinier. Editions Payot&Rivages, Paris 2013 et 2018 pour la préface et la traduction française.

Anne Fausto-Sterling, biologiste, historienne des sciences et féministe, est professeure à Brown University (États-Unis).

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