Les Femmes et le pouvoir - Manifeste, Mary Beard

Les Femmes et le pouvoir - Manifeste, Mary Beard

Un essai incisif sur la place de la parole des femmes dans l’espace publique et le rapport entre femmes et pouvoir. Cet essai est adapté de conférences que l’autrice, spécialiste de littérature antique, a prononcées en 2014 et 2017. Il m’a fallu deux lectures de ce texte pour rentrer dedans. Le statut de conférence adaptée pour l’écrit m’avait laissée sur ma faim, espérant des développements plus longs. Mais à m’y pencher de plus près j’ai trouvé une réflexion stimulante, faite d’anecdotes tirées de l’Antiquité, de vécu personnel de trolls sur Twitter et de pistes théoriques sur la notion même de pouvoir.

La parole publique des femmes

La première partie se penche sur la parole publique des femmes, de l’Antiquité à nos jours. L’autrice s’appuie sur un épisode révélateur de L’Odyssée témoignant de l’ancienneté de la volonté de réduire les femmes au silence dans l’espace public. Dans cet épisode, un Télémaque adolescent ordonne à sa mère, la vénérable Pénélope, rien moins que de se taire et de monter dans sa chambre… Alors que son père Ulysse n’est toujours pas rentré, il est, dit-il le chef de la maisonnée. Et, comme le souligne Mary Beard, la construction de la masculinité se fait non seulement par la maîtrise de la parole publique, mais aussi par le contrôle sur celle des femmes.

Les chroniqueurs antiques n’assurent pas une légende dorée aux quelques femmes qui s’aventurent à prendre la parole sur la place publique. Dépeinte comme des « non-femmes », ils écrivent à leur sujet qu’il vaut mieux retenir leur date de mort que celle de leur naissance… Ambiance.

Les seules prises de parole publiques tolérées sont celles à connotation « communautaire » : les femmes peuvent, exceptionnellement, s’avancer pour défendre leurs intérêts individuels ou en tant que femmes. Quant à parler au nom de la totalité de la communauté, c’est une autre histoire.

L’Antiquité ne nous est bien sûr pas parvenu d’un bloc ; pour autant, elle a fourni nombre de matrices culturelles et politiques qui influent toujours nos manières de faire dans de nombreux domaines - nos institutions politiques, notre conception du droit, de la rhétorique…

Les femmes et le pouvoir

Depuis quelques décennies, le nombre de femmes à des postes qu’on dirait de pouvoir a augmenté - ce qui mérite d’être souligné ! Elles représentaient ainsi 4% du parlement britannique dans les années 1970, et 30% aujourd’hui.

Pourtant, écrit Mary Beard, notre matrice culturelle pour nous représenter le pouvoir reste masculine. Si je me représente la fonction « présidence de la république », je vois d’abord un homme (que je sois un homme ou une femme).

Les métaphores même que l’on emploie pour parler des femmes qui accèdent au pouvoir, comme « briser le plafond de verre », sont significatives. Elles soulignent l’extériorité des femmes par rapport au pouvoir. Les femmes sont ainsi perçues comme faisant tomber des barrières ou s’emparant de quelque chose qui ne leur appartenait pas.

Si l’on retourne aux mythes antiques, on peut certes trouver des figures de femmes au pouvoir : Médée, Clytemnestre, Antigone… Mais elles sont loin d’être des modèles. Au contraire, elles sont dépeintes comme abusant, plutôt qu’usant, du pouvoir. La logique sous-jacente de leurs mythes est que seule leur destitution du pouvoir permet de restaurer l’ordre - patriarcal, évidemment. Et les Amazones alors ? Pour le dire brutalement, du point de vue des Grecs, la seule Amazone qui vaille est une Amazone morte. Ou dominée dans la chambre à coucher…

Quant à Athéna, certes, elle est présentée du côté des dieux féminins ; mais elle relève plutôt de l’hybride. Elle se bat et est vêtue d’une armure, apanage des hommes. Elle-même vierge, elle n’est même pas née d’une mère, mais directement de la tête de Zeus. En un sens, elle représente un monde dans lequel on pourrait se passer entièrement des femmes.

Un des thèmes antiques le plus éclairant sur la continuité de notre vision des femmes au pouvoir de l’Antique à nos jours est celui de Méduse. Cette figure mythologique est une femme aux cheveux de serpent qui change en pierre quiconque regarde son visage ; et qui sera décapitée par le héros Persée. (Nota : c’était au départ une femme normale, qui est transformée en monstre par Athéna en guise punition… pour avoir été violée par Poséidon dans un temple de la déesse, no comment). Ce mythe, qui pose la réaffirmation de la domination masculine sur le pouvoir illégitime des femmes, a connu un réemploi significatif dans le champs de la caricature politique en assimilant les femmes politiques puissantes - d’Angela Merkel à Hillary Clinton - à la figure de Méduse.

Plus généralement, quand on pense aux femmes et au pouvoir, il y a deux niveaux d’analyse : le niveau individuel et collectif.

Au niveau individuel, on observe que les femmes qui accèdent, ou cherchent à accéder au pouvoir, doivent adopter des stratégies qui consistent à faire des compromis avec le statu quo. Ces stratégies consistent, par exemple, à s’androgyniser. Coupe de cheveux courte, costume-pantalon, ou encore gestion de la voix. Elle a un paragraphe très intéressant sur les adjectifs qu’on emploie pour qualifier les voix des femmes, qui les ramènent au domaine de l’émotion et du privé. Depuis l’Antiquité, la voix qui fait autorité, la voix du discours publique, est censée être la voix grave. Margaret Thatcher aurait ainsi embauché des coaches pour l’aider à abaisser le ton de la sienne.

Si ces stratégies marchent pour certaines, tant mieux. Mais le problème est que d’une part, le changement n’est que très graduel, et que d’autre part ces tactiques ne changent pas la définition même du pouvoir, qui est encodée dans une perspective une vision masculine.

Aussi pour Mary Beard, si notre définition du pouvoir exclut les femmes, c’est certainement le pouvoir qu’il faut redéfinir… et non les femmes. Pour que les femmes en tant que genre - et non en tant qu’individus - aient accès au pouvoir, il faut donc changer la structure même de la notion du pouvoir. Le fait que les femmes sont, en tant que groupe, exclues de la définition du pouvoir indique ainsi un territoire à penser.

Women & Power, a Manifesto, Mary Beard. Profile Book, 2017.

Mary Beard, née en 1955, est une universitaire britannique. Elle est professeure de Littérature ancienne à Newham College. Elle est chargée de l'édition des classiques du supplément Littéraire du Times, et elle écrit régulièrement un blog pour ce journal, Don's Life.

Ranma 1/2, Rumiko Takahashi

Ranma 1/2, Rumiko Takahashi

Les besoins de l'âme selon Simone Weil

Les besoins de l'âme selon Simone Weil