Instants de vie, Virginia Woolf

Instants de vie, Virginia Woolf

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Parfois parler d’un livre c’est parler d’un moment découpé dans l’espace-temps. Virginia Woolf me fait cet effet - alors même que je n’ai pas lu tant que ça de ses textes : au bout de quelques phrases, je suis capturée. Si en plus la lecture m’entraîne tout un dimanche, du fond de mon lit jusqu’à un café anglais, elle trace un sillon vivant de pensées et d’expériences mêlées.

Instants de vie rassemble les seuls textes autobiographiques qu’elle a laissés. Je l’ai lu en anglais (« Moments of Beings ») alors je laisse les titres en VO des différents textes. Les premiers, « Reminiscences », ont été démarré alors qu’elle a 25 ans. Présentés comme une biographie de sa soeur Vanessa, ils convoquent les figures de ses deux soeurs et de sa mère. « A Sketch of the Past » est une série de notes sur son passé, qu’elle prend alors qu’elle a plus de soixante ans. Elles sont suivies de trois textes qu’elle a prononcés dans le cadre du cercle amical et littéraire de Bloomsbury.

« A Sketch of the Past » a un statut mêlé de mémoire et de journal : alors qu’elle cherche la forme qui conviendrait le mieux à ces notes, elle se décide pour la forme du journal. Chaque épisode du passé est précédé de la mention de la date à laquelle elle le couche sur le papier, avec parfois quelques phrases sur le contexte. Écrites entre 1939 et 1940, ils laissent filtrer l’évolution de la guerre entre les souvenirs d’enfance.

Le tout début de « A Sketch of the Past » fait partie de mes passages préférés. Elle y forge la notion de « non-being », non-être. Le « non-being » désigne les moments de non-existence, d’existence morne, quotidienne, ennuyeuse, indigne d’être mémorisée. En contraste, certains souvenirs jaillissent avec couleur dans la mémoire comme d’intenses moments d’existence. Des souvenirs marquants, sur lesquels se bâtissent sa conscience du monde.

Sa vie nous emmène au coeur d’une famille dont la mère fut l’épicentre jusqu’à son décès brutal, alors que Virginia avait 13 ans. Ce décès sera suivi, quelques années plus tard, de celui de sa soeur aînée qui avait repris les rennes de la maison. Ces deux départs, en particulier celui de sa mère, hantera Virginia Woolf pendant des décennies.

Elle m’a entraînée dans les affres d’une société victorienne où la bienséance et la bonne société contraignent des soeurs inexpérimentées dans ces domaines - et peu désireuses de l’être. Ce qui lui confère un recul très drôle sur les coutumes tenues quasi-sacrées dans le cercle familial. J’ai ri (jaune) au rituel obligatoire du thé, qui réunit la famille autour du père, lequel ne saurait se servir lui-même de son bouillant breuvage. Les jeunes filles ont passé la matinée à étudier ou à peindre ; il leur faut à présent, à peu près présentables, lui tendre un demi-muffin tartiné en soutenant la conversation avec les invité.e.s - laisser un silence s’installer serait une déchirure infligée à la bienséance.

Son art de l’écriture me fait visiter des lieux - comment Saint-Ives, petite ville de pêcheurs sur une île des Cornouailles, où ils ont une résidence secondaire -, rencontrer des personnages esquissés dans les singularités de leur caractère - son demi-frère George Herbert, qui fera son possible pour introduire (de force) Virginia et sa soeur Vanessa dans les soirées mondaines - , et comprendre l’évolution d’un caractère marqué par les événements et personnes qui l’entourent - la mort de sa mère puis de sa soeur, le tyrannisme narcissique de son père, sa libération suite à leur déménagement.

Souvent, je me suis sentie proche d’elle au-delà des différences d’époques, de conditions de vie ou de pays. Alors j’ai pris un grand plaisir à découper un petit morceau de mon espace-temps grâce à ses phrases, et me détacher de mon réel pour plonger dans celui de ses souvenirs.

G.C.

Moments of Being, Virginia Woolf, 1976.

Instants de vie, trad. Colette-Marie Huet, Stock, 1977; réédition : Le livre de poche/Biblio no 3090, 1988 ; nouvelle édition : Stock, 2006.

Virginia Woolf, née  le 25 janvier 1882 à Londres et morte le 28 mars 1941à Rodmell (Royaume-Uni), est une femme de lettres anglaise. Dans l'entre-deux-guerres, elle est une figure marquante de la société littéraire londonienne et un membre central du Bloomsbury Group, qui réunit des écrivains, artistes et philosophes anglais. Les romans Mrs Dalloway (1925), La Promenade au phare (1927) et Orlando (1928), ainsi que l'essai féministe Une chambre à soi (1929) demeurent parmi ses écrits les plus célèbres. En 1941, à l'âge de 59 ans, elle se suicide par noyade dans l'Ouse, près de Monk’s House, dans le village de Rodmell, où elle vivait avec son mari Leonard Woolf.

Desk, Claire Wendling

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#MarsAuFéminin 2019

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