Amazones, sorcières et amoureuses saphiques dans la poésie de Renée Vivien

Amazones, sorcières et amoureuses saphiques dans la poésie de Renée Vivien

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Ces poèmes ont fait mes délices tous les soirs de cette semaine. C’est une poétesse que j’aurais aimé, à l’instar de Marceline Desbordes-Valmore, lire et approfondir durant mes études en littérature française.

Contemporaine de Colette dont elle a été proche, Renée Vivien - du nom qu’elle s’inventa - était poétesse, riche, lesbienne. Fille d’un père anglais richissime et d’une mère américaine, elle dissimulait sa mélancolie sous un visage souriant. Surnommée « Sapho 1900 », elle donnait des dîners d’esthète à Paris où elle avait fini par s’installer, buvait trop et se droguait. Son corps déjà mince a renoncé à sa manière de brûler la chandelle par les deux bouts, et elle est décédée à 32 ans.

Sa poésie est hantée de ses amantes, de visions violettes de la mort, de solitude et d’amour contrarié. Son sens des strophes a un héritage de Baudelaire. Elle a un lyrisme amoureux très tenu, et parmi les plus belles déclarations d’amour à une femme. Beaucoup de ses poèmes m’ont tenue en haleine : ils ont l’art de créer un instant suspendu qui se précipite, comme un élément chimique dense dans une vapeur dorée, au dernier vers.

Les figures de femmes dans sa poésie puisent dans la mythologie grecque et un certain mysticisme : l’Amazone, la quasi-sorcière, l’amoureuse saphique et l’androgyne amante, toutes objets d’une fascination enchantée

L’amazone réunit éros et thanatos sur le champ de bataille où elle est victorieuse :

« L’amazone sourit au-dessus des ruines,

Tandis que le soleil, las de luttes, s’endort.

La volupté du meurtre a gonflé ses narines,

Elle exulte, amoureuse étrange de la mort. »

La fille de la nuit peut, elle, convoquer les puissances élémentaires aux pouvoirs mystérieux :

« J’aime l’avril et l’eau, l’arc-en-ciel et la lune,

J’aime tout ce qui change et qui trompe et qui fuit. 
Mon rire est inconstant autant que la fortune,

Et je mens, car je suis la fille de la nuit. »

La mise en scène de l’amoureuse, qui court dans toute sa poésie, est quant à elle traversée par ce que Cécile Ladjali nomme une « poétique de l’androgyne » :

« Ma bouche a possédé ta bouche féminine

Et mon être a frémi sous tes baisers d’amant,

Car je suis l’Être double, et mon âme androgyne

Adore en toi la vierge et le prince charmant. »

(La Double Ambiguïté)

L’ancienne aventurière enfin, qui s’est « rangée » en devenant épouse et mère, ne récolte de Renée Vivien que déception et mépris… :

« L’orage et l’infini qui te charmaient naguère

N’étaient-ils point parfaits, et ne valaient-ils pas

Le calme conjugal de l’âtre et du repas

Et la sécurité près de l’époux vulgaire ? 

(…)

Tes paresses et tes attitudes meurtries

Ont enchanté le rêve épais et le loisir

De celui qui t’apprit le stupide plaisir,

Ô toi qui fus hier la soeur des Valkyries ! »  

La préface de Cécile Ladjali est superbe, retraçant la vie et plongeant dans l’art poétique de l’autrice dont la « radicalité » contribua à la mettre à l’écart et la faire passer dans l’ombre :

« La revendication farouche de ses amours osant dire leur nom, sa condamnation du mariage, son mépris pour la famille et son aversion pour la maternité l’opposaient à ses contemporaines plus sensibles au qu’en dira-t-on ».

Soulignant que Renée Vivien fut, en plus d’une « figure follement poétique », « poète de haut vol », Cécile Ladjali conclut : « Les injustes bémols prononcés à l’endroit de son oeuvre sonnent telles de fausses notes à la relecture de ses poèmes, où s’énonce l’esprit de décadence qui selon les mots de Verlaine était « l’art de mourir en beauté »… ce que Renée fit tout au long d’une vie trop courte dédiée à l’écriture. »

Si Baudelaire interpellait son «  - Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ! », Renée Vivien construit de son côté l’image de sa future lectrice, amante accessible seulement par le poème. Dans « Vous pour qui j’écrivis » elle formule cette angoisse : par-delà la tombe, les jeunes femmes rêvées penseront-elles à elle ?

« Vous pour qui j’écrivis, ô belles jeunes femmes !

Vous que, seules, j’aimais, relirez-vous mes vers

Par les futurs matins neigeant sur l’univers,

Et par les soirs futurs de roses et de flammes ? 
(…)

Pâles et respirant votre chair embaumée,

Dans l’évocation magique de la nuit,

Direz-vous : « Cette femme eut l’ardeur qui me fuit…

Que n’est-elle vivante ! Elle m’aurait aimée… »

(Vous pour qui j’écrivis)

Elle se fait réponse à elle-même : dans le poème suivant, « Par les soirs futurs », la prédiction de son oubli inéluctable se fait paradoxale et joueuse pour qui se trouve, précisément, en train de lire ces vers… :

« Vous chercherez l’amour, fraîches et parfumées,

Tournant vers l’avenir vos pas irrésolus,

Et nulle d’entre vous ne se souviendra plus

De moi, qui vous aurais si gravement aimées… »

G.C.

Poème choisis, Renée Vivien. Préface de Cécile Ladjali. Points, 2018.

Pauline Mary Tarn (1877-1909) est la fille d’une Américaine et d’un Britannique fortunés. Cette aisance lui permit de voyager à travers le monde. Elle finit par s’installer à Paris, et adopte Renée Vivien pour nom de plume. Elle s’éteint à 32 ans, après deux ans d’une lente agonie durant laquelle, ne se nourrissant plus, elle sombre dans l’alcool et la drogue.

Illustration : Garance Coggins

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