Les besoins de l'âme selon Simone Weil

Les besoins de l'âme selon Simone Weil

La première partie de l’Enracinement est consacrée aux besoins de l’âme. Certains des besoins de l’âme humaine qu’identifie Simone Weil peuvent surprendre si on y regarde de loin. On y trouve certes la liberté, la sécurité, la vérité ; mais aussi l’obéissance, le châtiment et le risque. C’est une vision profonde, stimulante touchant les notions de droits et de devoirs, du rapport des l’individu à la collectivité et des êtres humains entre eux.

Son point de départ est la notion d’obligation, qui prévaut sur celles de droit et de devoir :

« Cela n’a pas de sens de dire que les hommes ont, d’une part des droits, d’autre part des devoirs. (…) Un homme, considéré en lui-même, a seulement des devoirs, parmi lesquels se trouvent certains devoirs envers lui-même. Les autres, considérés de son point de vue, ont seulement des droits. »

Les obligations que nous avons les uns envers les autres sont ce qui nous lient. Si on se place du point de vue de l’individu, un être humain n’a que des devoirs. De mon point de vue, je n’ai que des obligations et autrui n’a que des droits. C’est en reconnaissant que j’ai a des obligations envers un autre que cet autre peut avoir des droits. Et inversement.

Les obligations que l’on a envers les autres humains répondent à leurs besoins fondamentaux. Si un humain a faim, il y a obligation à lui donner de la nourriture.

Les besoins physique sont relativement faciles à identifier : la nourriture, le repos, la chaleur, la protection contre la violence, le soin en cas de maladie.

À l’instar du corps, l’âme a des besoins. Il y a « une certaine nourriture nécessaire à la vie de l’âme. » Comment les identifier ? Comment différencier, par exemple, un besoin d’un désir ou d’un caprice ? Il y a deux critères.

Le premier, c’est qu’un besoin est peut être satisfait. Elle prend cet exemple : un avare n’a jamais assez d’or. En revanche, un homme qui a faim et peut manger du pain à volonté se trouvera, à un moment, rassasié.

Le deuxième critère, c’est que les besoins vont par couples de complémentaires. Un être humain a besoin de manger, et d’un intervalle entre les repas. D’exercice et de repos, etc. L’équilibre ne doit pas être la recherche d’un « juste milieu » entre ces complémentaires ; il se trouve à l’inverse dans la satisfaction pleine et entière de chacun de ces besoins.

Alors quels sont les besoins de l’âme ?

Le premier d’entre tous est l’ordre. L’ordre est défini comme un « tissu de relations social tel que nul ne soit contraint de violer des obligations rigoureuses pour exécuter d’autres obligations. » Somme toute, l’ordre est ce qui garantit qu’on ne soit pas pris dans un dilemme. Une plus grande incompatibilité entre des obligations est un facteur de désordre. Lorsqu’on est pris dans une incompatibilité d’obligations, « ou nous avons recours au mensonge pour oublier qu’elles existent, ou nous nous débattons aveuglément pour en sortir. » Le besoin d’ordre est ce qui nous rend admiratif de l’univers, « où une infinité d’actions mécaniques indépendantes concourent pour constituer un ordre qui, à travers les variations, reste fixe. » À un degré moindre, les « oeuvres d’art vraiment belles offrent l’exemple d’ensembles où des acteurs indépendants concourent, d’une manière impossible à comprendre, pour constituer une beauté unique. »

La liberté. La liberté consiste en la possibilité de choix. Cette possibilité doit être réelle. Elle s’inscrit dans un contexte de collectivité où, bien sûr, la liberté est limitée par des règles. Idéalement, il faut que ces règles soient « assez stables, assez peu nombreuses, assez généreuses pour que la pensée puisse se les assimiler une fois pour toutes. » Il faut que l’âme puisse en percevoir l’utilité qui les a fait naître et leur nécessité ; et aussi reconnaître l’autorité dont elles émanent comme légitime. Dans ces conditions, les règles peuvent être embrassées intégralement par la conscience de l’individu, de sorte qu’elles ne sont pas perçues comme des obstacles à leur liberté.

L’obéissance. L’obéissance, pour être authentique, doit provenir d’un consentement donné librement par l’individu, sous réserve, le cas échéant « des exigences de la conscience ». Ce consentement ne peut être donné par peur d’un châtiment ou aspiration à une récompense, sans quoi il entache la soumission de servilité. L’obéissance n’est accordée à un humain qu’en tant qu’il incarne le symbole de quelque chose qui le dépasse. Ceux qui commandent doivent obéir eux aussi, « et il faut que toute la hiérarchie soit orientée cers un but dont la valeur et même la grandeur soit sentie par tous, du plus haut au plus bas. » Une collectivité dirigée par un chef qui n’obéit à rien ni personne « se trouve entre les mains d’un malade. »

La responsabilité. « L’initiative et la responsabilité, le sentiment d’être utile et même indispensable, sont des besoins vitaux de l’âme humaine. » Pour Simone Weil, le chômeur est celui qui incarne la privation complète à cet égard, ne jouant aucun rôle dans le vie économique. La manière de satisfaire le besoin de responsabilité et d’initiative passe par la possibilité de prendre des décisions concrètes et d’avoir une vision d’ensemble de ce à quoi on participe. « La satisfaction de ce besoin exige qu’un homme ait à prendre souvent des décisions dans des problèmes, grands ou petits, affectant des intérêts étrangers aux siens propres, mais envers lesquels il se sent engagé. Il faut aussi qu’il ait à fournir continuellement des efforts. Il faut enfin qu’il puisse s’approprier par la pensée l’oeuvre tout entière de la collectivité dont il est membre (…) »

L’égalité. L’égalité consiste dans la reconnaissance publique « que la même quantité de respect et d’égards est due à tout être humain, parce que le respect est dû à l’être humain comme tel et n’a pas de degré. » Même s’il y a des différences inévitables entre les hommes, il n’y a pas de différence dans le degré de respect qui est dû à chacun.

La hiérarchie. Dans la hiérarchie, ce n’est pas les supérieurs qui sont l’objet de dévouement mais ce qu’ils incarnent. « Ce dont ils sont les symboles, c’est ce domaine qui se trouve au-dessus de tout homme et dont l’expression en ce monde est constituée par les obligations de chaque homme envers ses semblables. » Les supérieurs doivent avoir conscience de leur fonction de symbole.

L’honneur. Le respect est ce qui est dû à tout être humain, du simple fait qu’il est un humain. L’honneur, lui, est dû à un être humain dans le contexte de son environnement social. À chaque profession devrait être reconnus des honneurs spécifiques. « Pour que le besoin d’honneur soit satisfait dans la vie professionnelle, il faut qu’à chaque profession corresponde quelque collectivité réellement capable de conserver vivant le souvenir des trésors de grandeur, d’héroïsme, de probité, de générosité, de génie, dépensés dans l’exercice de la profession. »

Le châtiment. Le châtiment est un besoin de l’âme. Vraiment ?! Celui qui commet un crime se « met lui-même hors du réseau d’obligations éternelles qui lie chaque être humain à tous les autres. Il ne peut y être réintégré que par le châtiment. » Lorsqu’on a brisé le réseau des obligations qui lie les humains en commettant un crime, le châtiment est ce qui seul permet de laver de la honte de ce crime et de réintégrer dans la société. Le châtiment est une marque de respect. Simone Weil dresse cette analogie : la seule manière de témoigner du respect à un être humain qui a faim est de lui donner à manger ; « de même le seul moyen de témoigner du respect à celui qui s’est mis hors la loi est de le réintégrer dans la loi en le soumettant au châtiment qu’elle prescrit. » Mais pour cela, il faut que le châtiment soit un honneur, entouré d’un sens du sacré et de justice réelle. Ce qui est loin d’être le cas dans une collectivité dévoyée, telle que celle que Simone Weil estime être celle de la France de son époque. « La déconsidération de la police, la légèreté des magistrats, le régime des prisons le déclassement définitif des repris de justice, l’échelle des peines qui prévoit une punition bien plus cruelle pour dix menus vols que pour un viol ou pour certains meurtres, et qui même prévoit des punitions pour le simple malheur, tout cela empêche qu’il existe parmi nous quoi que ce soit qui mérite le nom de châtiment. »

La liberté d’opinion. La liberté d’opinion a trait aux besoins fondamentaux de l’intelligence. Celle-ci se manifeste de trois manières : elle peut résoudre un problème pratique ; tacher d’éclairer les décisions de la volonté ; et jouer de manière abstraite, momentanément détachée de toute implication pratique. C’est dans ce dernier rôle qu’elle doit bénéficier d’une liberté absolue. Pour Simone Weil, il faudrait même pouvoir envisager un domaine des publications humaines où l’on puisse publier toutes les idées. On pourrait y défendre y compris les causes mauvaises, car il serait entendu que les ouvrages publiés dans ce champ de l’édition ne représenteraient pas la pensée de leur auteur, ni ne seraient des conseils pour le lecteur. Ils serviraient simplement à mettre à jour et éclaire les problèmes de la société. En outre, le besoin de liberté essentiel à l’intelligence « exige une protection contre la suggestion, la propagande, l’influence par l’obsession. »

La sécurité. Une âme qu’envahit la peur est empoisonnée. Bien sûr, une peur accidentelle peut arriver ; mais l’âme doit être épargnée par un état de peur, de terreur permanent, sans quoi elle se trouve paralysée, presque morte.  « La peur ou la terreur, comme états d’âme durables, sont des poisons presque mortels, que la cause en soit la possibilité du chômage, ou la répression policière, ou la présence d’un conquérant étranger, ou l’attente d’une invasion probable, ou tout autre malheur qui semble surpasser les forces humaines. »

Le risque. « Le risque est un danger qui provoque une réaction réfléchit ; c’est-à-dire qu’il ne dépasse pas les ressources de l’âme au point de l’écraser sous la peur. » Il est aussi un besoin fondamental de l’âme humaine. Car l’ennui que suscite l’absence complète de risque la paralyse presque autant que l’état de peur permanent. L’absence totale de risque laisse de surcroît l’âme démunie face à la peur, car c’est en se confrontant au risque qu’elle construit son courage.

La propriété privée. L’âme a besoin d’un environnement d’objets familiers qu’elle peut considérer comme l’extension d’elle-même : « L’âme est isolé, perdue, si elle n’est pas dans un entourage d’objets qui soit pour elle comme un prolongement des membres du corps. » Idéalement, tout individu serait propriétaire de son instrument de travail si c’est possible, de sa maison et d’un peu de terrain.


La propriété collective. « Il s’agit d’un état d’esprit plutôt que d’une disposition juridique. Là où il y a véritablement une vie civique, chacun se sent personnellement propriétaire des monuments publics, des jardins, de la magnificence déployée dans les cérémonies (…) » De cette manière, chacun participe au luxe que presque tous les humains désirent.

La vérité. La vérité est un des besoins les plus sacrés de l’âme. Simone Weil juge durement, de ce fait, ceux qui, ayant profession de transmettre la vérité, la dévoient. Soit qu’ils fassent des erreurs dues à la négligence, soit qu’ils fassent des arrangements avec la vérité, ils sont coupables. Parce qu’un être humain qui se voit trompé une fois par un livre ou un journal, va se trouver méfiant face à d’autres. Aussi le seul moyen de satisfaire ce besoin de vérité est qu’il existe des humains animés par l’amour de la vérité. « Il n’y a aucune possibilité de satisfaire chez un peuple le besoin de vérité si l’on ne peut trouver à cet effet des hommes qui aiment la vérité. »

L’enracinement. L’enracinement est le besoin le plus fondamental de l’âme et le plus difficile à définir. Il consiste en la participation « réelle, active et naturelle » de l’humain à l’existence d’une collectivité qui conserve une partie des trésors du passé et les possibilités d’avenir. « Participation naturelle, c’est-à-dire amenée automatiquement par le lieu, la naissance, la profession, l’entourage. Chaque être humain a besoin d’avoir de multiples racines. Il a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l’intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie. »

Pour aller plus loin : Simone Weil sur ce qui est véritablement sacré dans l’être humain, le rapport de l’individu à la collectivité, et ce qu’il y a d’indicible dans le malheur.

G.C.

L’enracinement, prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain. Folio essais. 1943, publié en 1949.

Née à Paris dans une famille juive agnostique, la philosophe  Simone Weil (1909-1943) fut une ardente militante de la cause ouvrière. Elle ira jusqu'à abandonner sa chaire de  professeur, au profit d'un travail en usine, avant de s'engager contre Franco dans la guerre d'Espagne. 1938, tournant décisif : sa rencontre avec la figure du Christ. D'une santé fragile et éprouvée, elle meurt à 34 ans à Ashford  en Angleterre où elle avait rejoint la France Libre. Ses ouvrages, La Condition ouvrière (1951), L'Enracinement (1949)  ou La Pesanteur et la Grâce (1947) ont été publiés à titre  posthume.

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L'une rêve, l'autre pas, Nancy Kress

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