Noire n’est pas mon métier, Collectif

Noire n’est pas mon métier, Collectif

Aïssa Maïga, actrice révélée en France pour son rôle dans Les Poupées russes de Cédric Klapish, et nominée aux Oscars pour son rôle dans Bamako de Abderrahmane Sissako, a recueilli des témoignages de comédiennes françaises noires sur les embûches qui sèment leur parcours :

« Je me suis souvent demandé pourquoi j’étais parmi les seules actrices noires à travailler dans ce pays pourtant métissé qu’est la France. (…) De film en film, de pièce de théâtre en pièce de théâtre, mon travail a touché des cinéastes, des metteurs en scène qui m’ont tour à tour fait confiance. Mais mon parcours est bien celui d’une constante miraculée. Cette position est inconfortable. Qui pourrait se réjouir du rejet de ses semblables ? Qui aimerait avoir la sensation curieuse d’être l’un des alibis d’une société qui cherche à se rassurer en laissant une place dérisoire à l’altérité ? »

(Sur cette question de l’alibi, allez lire Qu’est-ce qu’une femme a besoin de savoir, d’Adrienne Rich)

Pour se convaincre que la France, en tant que société, est systémiquement raciste ; et que nous sommes potentiellement tou.te.s à risque de l’être en véhiculant inconsciemment (ce qui est bien commode) des comportements empreints de préjugés et de néocolonialisme, il suffit de lire ce recueil de témoignages écrits par des actrices noires. Ainsi ce florilège de remarques entendues au cours de castings par Nadège Beausson-Diagne :

« Trop noire pour une métisse ! » ; « Pas assez africaine pour une Africaine ! » ; « Heureusement que vous avez les traits fins, je veux dire pas négroïdes, enfin vous faites pas trop noire ça va ! » ; « Vous parlez africain ? » ; « Pour une Noire, vous êtes vraiment intelligente, vous auriez mérité d’être blanche ! »

Elles oeuvrent dans les milieux de la culture audiovisuelle et théâtrale, et les obstacles auxquels elles sont confrontées pour évoluer dans leur art n’ont rien à voir avec leur talent.

Par leur style - du plus humoristique au plus lyrique - et leur parcours - de la vocation d’enfant pour le métier de comédienne, à celle qui s’est fait caster sur le tard - elles apportent des éclairages différents à bien des égards… mais sur une réalité qui demeure tristement commune d’un récit à l’autre.

Le premier point saillant, c’est ce constat qui revient sous plusieurs plumes : je n’avais pas conscience d’être noire avant qu’on me renvoie cette image. Sabine Pakora l’exprime ainsi  : « Je ne m’étais jamais définie par ma couleur de peau. Par le prisme des castings et de l’image, j’ai fini par découvrir que j’étais noire. (…) Une fois, après un casting sans suite, on m’avait rétorqué qu’on ne cherchait pas de « Noire » ; j’objectais que je candidatais en tant que comédienne, pas en tant que « Noire ».  »

Comment cela se traduit-il ? Par des personnes qui disent, gênées : ah, non, pardon, vous comprenez pour ce rôle il faut une… enfin une blanche vous voyez. Alors même que la couleur de la peau n’a aucune signification profonde pour le rôle en question. Les comédiennes l’évoquent : si un.e metteur.se en scène les choisit pour un rôle classique par exemple, iels vont devoir s’en justifier comme s’il s’agissait d’un parti pris militant, même lorsqu’ils ont simplement choisi au talent, ou à l’affinité d’univers par rapport au rôle. Eye Haïdara dit ainsi : « Je suis née en France, je suis française, les classiques font partie de ma culture. Mais j’ai conscience que, quand j’interprète un personnage de Corneille, de Racine ou de Molière, cela brouille l’écoute des spectateurs, cela la noie. Car on se demande toujours pourquoi je suis là. Il faut sans cesse le justifier. Ma présence devient alors un acte politique. Même si ce n’est pas la volonté du metteur en scène, son choix devient un geste militant. »

Quant aux rôles qui précisent qu’ils cherchent une femme noire, la quasi-totalité des témoignages souligne combien ils sont stéréotypés / caricaturaux. Sur ce sujet, je vous renvoie à Ne suis-je pas une femme de bell hooks (chronique ici) : dans la dernière partie de son livre, elle aborde la question des stéréotypes dans les représentations.

Les rôles proposés ? On a par exemple la mama pauvre qui s’habille mal et parle avec un fort accent (Sabine Pakora souligne l’ironie : « Finalement, pour moi qui n’ai pas vécu en Afrique ni auprès de ma famille, jouer ces rôles revient à une vraie performance de comédienne ! Mais personne ne s’en rend compte, comme si c’était là tout ce qu’il y a de plus naturel. ». ). Et surtout celui de la prostituée, avec une hypersexualisation du corps des femmes noires. Sonia Rolland : « Tantôt catin, tantôt maîtresse, souvent dénudée, je découvrais avec découragement que le cinéma tout comme la plupart des hommes de ce métier ont une vision peu reluisante de ma condition de femme, mais surtout de femme « exotique ».

Parlons-en de l’hypersexualisation. Elles la subissent doublement tant que femme, et que femme noire. Le récit de l’agression sexuelle qu’a subie Mata Gabin est le condensé de cette double-peine : «(…) il se jette sur moi. Il me laboure le visage avec sa langue (…) Je suis tellement effarée que je regarde sa main, il tente de la glisser entre mes cuisses qui se referment machinalement et il parle : « Oh ma gazelle bla-bla-bla, ma panthère, j’entends les tambours de l’Afrique, la chaleur de la savane, ma tigresse bla-bla-bla, je serai ton lion, ton taureau et toi nue, oh odeur de la jungle africaine, toi la callipyge, oh tu me fais rugir, oh ma gazelle africaine bla-bla-bla. Je suis scotchée, choquée, éberluée, engluée. »

Et c’est sans compter les écarts de rémunération injustifiés. Firmine Richard : « La reconnaissance qui nous fait encore défaut passe aussi par les rémunération. Dans une comédie à succès dans laquelle j’ai tourné récemment, nous étions quatre comédiennes principales. J’ai appris que l’une d’entre elles - et je ne parle pas de l’actrice vedette - était payée cinq fois mieux que moi, pour un nombre de jours de tournage équivalent. Elle même était très choquée de découvrir la différence de salaire entre nous. »

Alors que faire face à ça ? Chacune a dû développer des stratégies de survie au sein de son métier. Toute une énergie qu’il a dû falloir déployer à autre chose que son art, son rêve d’enfance, pour survivre dans un contexte où le sexisme se double de racisme.

Certaines refusent les rôles stigmatisants, à l’instar de Shirley Souagnon : « Au cinéma ou à la télévision, je refusais systématiquement de me présenter pour des rôles qui stigmatisaient telle ou telle communauté. Sachant qu’avec mes origines, ma sexualité et mon genre j’en représente plusieurs, le tri fut rapide. J’avais trop peur de me voir dans vingt ans dans des films et de regretter mon personnage de caillera-lesbienne-rasta qui dit « wesh-wesh j’te lèche ? » »

D’autres les acceptent pour pouvoir jouer, mais sans grande conviction. Certaines choisissent de se concentrer non plus sur le jeu, mais sur la production, pour pouvoir être en amont de la chaîne décisionnelle audiovisuelle et ainsi espérer bouger les lignes. D’autres ont pu savourer l’expatriation et la différence que cela constituait. France Zobda dit de son expérience au Québec qu’elle a été « un tournant dans ma vie et dans ma carrière. J’y ai vécu trois ans et ai découvert un pays où l’on me regardait en tant qu’actrice et où l’on m’acceptait sans préjugé. Quel agréable choc ! » Pour Magaajyia Silberfeld, ça a été Los Angeles : « S’il y a bien une chose que j’aime à Los Angeles, c’est que je n’y suis pas considérée comme appartenant à une minorité. (…) J’adore aussi que les Blancs y décrivent instinctivement les Blancs par leur couleur lorsqu’ils doivent les distinguer des autres. En France, lorsque je dis « un Blanc », les Français en question sursautent, alors que pourtant cela ne les dérange absolument pas de dire « le Noir », « le Renoi », « le Black », le « Quebla », le « Beur » ou encore « le Chinois », quand c’est un Japonais, et ainsi de suite. »

Bref… On a du boulot pour qu’elles puissent simplement faire le leur…

G.C.

Noire n’est pas mon métier, sur une idée d’Aïssa Maïga. Éditions du Seuil, 2018.

Collectif. Nadège Beausson-Diagne - Mata Gabin - Maïmouna Gueye - Eye Haïdara - Rachel Khan - Aïssa Maïga - Sara Martins - Marie-Philomène Nga - Sabine Pakora - Firmine Richard - Sonia Rolland - Magaajyia Silberfeld - Shirley Souagnon - Assa Sylla - Karidja Touré - France Zobda.

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