Livres de Femmes a été créé en janvier 2018 par Garance Coggins. Ont contribué à ce blog : Bree Scotin - ndb - Claire Porcher - Judith Tonon - Morgann Gicquel - Floandbooks - Mlle Mel - Causette de Boudoir - Laetitia Mimoun - Claire Augé. Grand merci à elleux !

Tout a commencé quand…

… le 2 janvier 2018, j’ai pris une bonne résolution : tout au long de l’année, lire et partager des livres écrits par des femmes. Avec des amies et contributrices, nous avons chroniqué pas moins de 200 livres de femmes en un an. Pour en savoir plus sur les motivations à l’origine du projet, vous pouvez soit lire ce qui suit, soit écouter cet épisode de podcast issu d’une rencontre-discussion qui a eu lieu à la bibliothèque François Villon en décembre 2018.

Pourquoi ? Parce que les femmes, comme dans de nombreux secteurs, restent minoritaires et moins visibles dans la plupart des genres littéraires.

 

En France, seuls 36,5% des auteurs sont des autrices ; et elles sont sous-représentées dans la plupart des genres de l’édition. Elles ne représentent que 17% des personnes qui signent les préfaces et postfaces - c’est-à-dire les textes qui symbolisent le savoir et l’expertise sur le livre. En poésie, en théâtre, et plus encore en bande-dessinée elles sont largement minoritaires parmi les créateurs. Sur plus de 19 000 bande-dessinées publiées en France en 2015, elles n’en signaient que 3181. Le seul genre dans lequel les autrices sont plus nombreuses que les auteurs est la littérature jeunesse : sans surprise, quand on sait qu’il s’agit d’un genre historiquement déconsidéré (malgré les pépites qu’on y trouve et l’importance considérable que peuvent avoir ces livres dans la construction de notre identité !) Quant aux classiques, on peut prendre pour exemple la prestigieuse bibliothèque de la Pléiade, qui constitue notre Panthéon littéraire. On n’y trouve en effet qu’une dizaine de volumes consacrés aux oeuvres de femmes sur 600 publiés.

La culture classique, un subjectif masculin ?

La théoricienne féministe américaine Adrienne Rich a prononcé plusieurs discours devant des étudiantes d’Université pour les inciter à recontextualiser le savoir qu’elles acquièrent. « Ce que vous pouvez apprendre ici (et j’entends non seulement à Douglass mais dans toute université), c’est la manière dont les hommes ont perçu et organisé leur expérience, leur histoire, leurs idées des relations sociales, du bien et du mal, de la maladie et de la santé etc. Quand vous lisez et entendez parler, de “grands enjeux”, de “textes majeurs”, du “courant dominant de la pensée occidentale”, vous entendez ce que les hommes, et par-dessus tout les hommes blancs, dans leur subjectivité masculine, ont décidé qui était important. »

C’est cette même conscience d’un subjectif masculin présenté comme universel qui fera dire à Antoinette Fouque : « La pensées des années 1960 était une pensée de la modernité, autant qu’elle pouvait l’être : il ne manquait que les femmes. C’était la modernité misogyne. » 

Or, écrit encore Adrienne Rich, pour devenir un individu complet - « une créature humaine consciente de soi et se définissant par elle-même » - il y a des savoirs qu’une femme a besoin d’acquérir et qu’il lui faut aller chercher par elle-même.

« N’a-t-elle pas besoin de savoir sa propre histoire, de son corps féminin qui a été tant politisé, du génie créatif des femmes du passé - les compétences, les savoir-faire, les techniques et les visions que les femmes d’autre temps et d’autres cultures possédaient, et comment on les a rendues anonymes, comment on les a censurées, interrompues, dévalorisées ? »

Sauf qu’aucune Université, avance-t-elle, n’offre aux femmes cette « sorte de savoir qui, selon les mots de Colerdige, “fait retour sous forme de pouvoir” ». Aussi les étudiantes devront-elles user de leur privilège de personnes éduquées pour revendiquer ce savoir, et l’acquérir tout au long de sa vie en tant qu’autodidacte.

« Quelles que soient les professions où vous entrez, devenez savantes et expertes, mais souvenez-vous que la plus grande part de votre éducation doit être une auto-éducation, en apprenant les choses que les femmes ont besoin de savoir et en suscitant les voix que nous avons besoin d’entendre en nous-mêmes. »

Du danger d’une histoire unique

De fait, l’accès à ces histoires, à ces livres, et théories qui déconstruisent des savoirs posés comme évidents, neutres et objectifs, est un formidable outil d’émancipation. Ils permettent d’imaginer autre chose que les conditions qui nous sont données comme évidentes. Ils font passer du statut d’objet d’étude, qui voit son identité être construite par un.e autre, à celui de sujet pensant qui s’empare de sa propre histoire et de sa construction identitaire.

L’autrice nigériane Chimamanda Ngozi Adichie a mis des mots limpides sur le danger que constitue l’accès à une “histoire unique”. Lorsqu’elle était petite, les héros des histoires qu’elle lisait étaient des enfants blonds aux yeux bleus. Ils jouaient dans la neige, buvaient de la ginger beer et mangeaient des pommes. Or, n’ayant alors jamais mis un pied hors du Nigéria, elle n’avait jamais vu la neige et les fruits quotidiens étaient les mangues bien plus que les pommes… Pourtant, lorsqu’elle se mit à écrire à un âge précoce, elle inventa à son tour des personnages blonds aux yeux bleus. C’était comme si le monde de la littérature leur appartenait.

Les livres anglais et américains qu’elle avait lus petite avaient stimulé son imagination et lui avaient ouvert des horizons. Elle les avait adorés. Mais, omniprésents, ils avaient crée une “histoire unique” de ce qu’un livre pouvait être. Une histoire dans laquelle elle n’existait pas.

Ce danger d’une histoire unique n’est pas circonscrit au monde des livres et de la fiction. Il nous guette dans notre vie médiatique quotidienne. L’histoire unique, c’est quand on parle d’une communauté toujours sous le même angle - les personnes handicapées uniquement comme des martyrs ou des super-héros ; les homosexuel.le.s uniquement sous le prisme des violences qu’elles subissent, etc. Quand on n’évoque un pays que pour en pointer du doigt un aspect bien précis, parce qu’on sait que cela attire l’attention. Quand on raye l’Histoire de tout un continent en une phrase. Ou quand on réduit la moitié de la population à quelques rôles sociaux - mère, sainte ou putain ? L’histoire unique, c’est quand on rend impossible la perception de la complexité.

Le problème des stéréotypes, dit Chimamanda Ngozi Adichie, ce n’est pas qu’il sont faux, mais qu’ils sont incomplets. En nous faisant aborder l’autre au travers d’un seul prisme, ils nous empêchent de le voir comme une personne qui peut aussi nous ressembler. C’est-à-dire un.e égal.e.

Ce n’est que plus tard, lorsqu’elle découvrirait des écrivains africains, qu’elle découvrirait des personnages qui lui ressemblaient, dont les histoires évoluaient dans un univers familier, qu’elle réaliserait que des gens comme elle avaient aussi leur place dans le monde des livres. Cela montre, dit-elle, à quel point nous sommes vulnérables à une histoire, surtout enfants. Une histoire unique a un impact profond sur la construction identitaire d’une personne qui n’y est pas représentée.

Le passage par la théorie devient alors l’un des outils d’émancipations puissants. Lorsque la réalisatrice Amandine Gay écrit la préface à l’édition française de l’essai Ne suis-je pas une femme de bell hooks, elle souligne combien la traduction et la publication des livres afroféministes est un acte politique.

« En tant que femme et Noire, il m’aura fallu passer pas Sciences Po et le féminisme blanc pour véritablement apprécier le célèbre dicton « Knowledge Is Power » (La connaissance, c’est le pouvoir) car c’est en étudiant et en militant que j’ai compris que, pour les Afro-descendantes, l’accès à la littérature afroféministe anglophone est un formidable ressort de pouvoir. L’occultation de la question raciale en France est un problème éminemment politique, d’autant plus qu’elle est à l’origine de nombreux traumas individuels et collectifs au sein de notre communauté. »

La pluralité des histoires et des points de vue fait de nous des humains capables d’imagination, d’empathie, d’invention.

Pour toutes ces raisons et d’autres encore, en 2018, j’avais décidé que les esprits de femmes - au travers de leurs livres - seraient ma nouvelle norme. Et qu’au sein de cette norme, je ferais entrer la plus grande complexité possible.

J’ai lu avidement, de tout. De la bande-dessinée, des autobiographies, des journaux, des romans, des albums jeunesse, des livres de psychologie et de la philosophie et de la poésie. J’ai été rejointe par des ami.e.s enthousiastes qui se reconnaissaient dans le constat et le projet.

Ce que j’en ai tiré ? Des histoires multiples. Des styles, des points de vue, des enjeux multiples. Des récits qui parlaient de maternité, de PMA, d’amour lesbien, de cancer du sein, de viol, de harcèlement de rue, de transidentité, de handicap, d’autisme, de racisme. Des récits qui parlaient d’aventures, de rêves réalisés, de politique, d’ambition, d’amour fou, de création, d’échecs, de victoires, de science, de famille, d’intelligence, d’écologie. Des récits qui parlent simplement de la vie. Celle dont on rêve ou celle qu’on subit, celle qu’on pense être « la réalité » ou celle qu’on construit pied à pied en luttant. Des théories nourrissantes qui aident à penser le monde. Des héro.ine.s complexes et nuancé.e.s.

Je crois qu’avoir accès à des héroïnes et héros divers est vital pour la santé mentale. Pas seulement celle des femmes, mais celle de tou.te.s celleux qui composent notre société. Cela nous aide à nourrir un sens de notre identité complexe et en évolution ; à prendre conscience que ces identités multiples sont le terreau d’une compréhension commune possible. C’est la pluralité des points de vue qui nous rend capables d’appréhender la complexité, la nuance, l’universel dans l’altérité.

J.K. Rowling, dans son discours adressé aux étudiants de Harvard, évoque la capacité d’imaginer comme un fondement de notre humanité. L’imagination nous permet de créer des mondes ; mais aussi, et surtout, de faire preuve d’empathie. L’un ne va pas sans l’autre. Et pour la créatrice d’une école de magie, in fine il s’agit de notre pouvoir ultime.

« Nous n’avons pas besoin de magie pour transformer notre monde ; nous portons déjà en nous tout le pouvoir dont nous avons besoin : nous avons le pouvoir d’imaginer mieux. »

G.C.